Où (en) est la critique en communication ?Dans une semaine, je serai à Montréal pour participer au colloque international « Où (en) est la critique en communication ? », dont j’avais diffusé l’appel à communications ici, qui est organisé par le Gricis et se déroule dans le cadre du 80e congrès de l’Association francophone pour le savoir.

Le menu est aussi alléchant que riche : il n’y a que deux jours, et souvent trois ateliers en parallèle… les choix vont être difficiles… Tous les détails sur le programme en PDF ou sur le site du colloque, d’où sont accessibles les résumés de toutes les communications. J’interviendrai pour ma part lundi 7 mai en début d’après-midi, dans l’atelier C consacré à « La communication entre espace public et idéologie ». Voici le résumé de ma communication :

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Pour un blogueur, le Graal que l’on espère dénicher, ou plutôt l’échalote derrière laquelle on s’épuise à courir, c’est le buzz. Faire parler de soi : le rêve. Pour y parvenir, une bonne recette consiste à surfer sur une thématique à la mode en y ajoutant un brin de provocation encore inédit. C’est parfois extrêmement pénible à observer, mais cela doit certainement être agréable à vivre pour qui cherche à faire gonfler un peu ses chevilles. Le must, c’est de parvenir à faire le buzz sur internet en y crachant sa haine d’internet : cela ouvre immédiatement au blogueur les portes des médias traditionnels, ravis d’alimenter à peu de frais leurs préjugés sans se soucier de l’évidente contradiction que la démarche porte en elle : pourquoi accorder tant d’attention à sa célébrité sur le net, si on le déteste à ce point ((Bien qu’elle fût manifestement très critiquable, l’action du collectif Livres de papier lancée en 2010 contre les livres numériques avait au moins l’avantage de la cohérence, se manifestant à travers des affiches et un journal.)) ? Aussi ne pourra-t-on en vouloir à Loys Bonod de se féliciter d’avoir suscité, en quelques jours à peine, 500 000 visites d’un de ses billets, 90 000 « likes » sur Facebook, plus des reprises chez les pure players et dans les journaux papier, parlés ou télévisés. C’est un beau buzz, rien à dire.

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C’est peu de dire que les questions de partage des œuvres font régulièrement l’actualité. La récente fermeture de MegaUpload, qui a suscité aussi bien l’enthousiasme répressif du chef de l’État qu’une pluie de perles lâchées par des députés, des éditorialistes ou des responsables de sociétés d’auteurs, a confirmé, une fois de plus, la médiocrité du débat politique sur le sujet. Pourtant, le succès des plateformes de téléchargement direct, MegaUpload ou autres, montre que les internautes sont prêts à payer pour disposer d’un accès pratique à des contenus artistiques diversifiés. Pourquoi ne pas en profiter pour réfléchir à un autre modèle, dégagé des appétits financiers des uns et de la voracité des autres ? Un modèle légal, qui permettrait de rémunérer les auteurs et de satisfaire la curiosité du public ((À propos de rémunération des auteurs et de curiosité : bel exemple du côté de Publie.net, qui édite de beaux livres numériques pas chers. À propos de voracité, je serais tenté de m’étendre sur le sort que fait Gallimard à la nouvelle traduction du Vieil homme et la mer par François Bon. Mais d’autres en ont déjà beaucoup — et bien — parlé depuis vendredi et l’annonce par François Bon du retrait du livre de la vente. Lire notamment (et ces billets renvoient à d’autres, non moins intéressants) : « Le Roi est nu ! » par Lionel Maurel, « Hemingway est-il dans le domaine public ? » par Cécile Deshedin, « Que protègent les droits d’auteur ? » par André Gunthert, « Nous n’échapperons pas à reposer la question du droit » par Hubert Guillaud.)).

Les bibliothèques font ça depuis longtemps : mettre à disposition, gratuitement ou contre modeste abonnement, des œuvres essentiellement fixées sur papier. Et qui n’a jamais, nonobstant les avertissements affichés au-dessus des photocopieurs de la BU, dupliqué des chapitres entiers, voire des livres entiers de bouquins difficilement trouvables ou trop chers pour sa bourse d’étudiant ? Pourtant, c’est illégal, puisqu’une affiche nous l’interdit. Mais l’affiche ne dit pas tout. La récente refonte de la loi sur la copie privée ouvre même une perspective inédite en introduisant la notion contestée de « source légale de la copie ». En gros, la copie privée d’œuvres de l’esprit demeure autorisée, à condition que le copiste puisse prouver que la source de la copie est en sa possession de manière légale. Or, comme l’explique très bien Lionel Maurel/Calimaq, les bibliothèques sont une source parfaitement licite d’œuvres imprimées. Conséquence : vous pouvez copier les livres de votre bibliothèque préférée en toute légalité, à condition de respecter quelques précautions :

  • Les copies doivent être réservées à un usage personnel
  • Elles doivent avoir été réalisées avec le matériel personnel du copiste (donc pas avec la photocopieuse de la BU…)
  • Elles doivent avoir été réalisées à partir des originaux conservés à la bibliothèque
  • Elles ne doivent pas enfreindre des mesures de protection technique (DRM)

Bon, il n’est pas évident que les directions des établissements concernés voient arriver d’un bon œil des lecteurs équipés de scanners et appareils photo un peu partout — j’imagine d’ailleurs que cela est déjà arrivé, et j’aimerais bien savoir comment cela s’est terminé… D’où une idée aussi simple que réjouissante : organisons des copy-parties (ici et ) ! Chacun vient avec son portable, son téléphone, son disque dur, quelques DVD vierges s’il veut copier des films ((Mais pas de CD, qui constituent une exception : l’absence d’accord sur leur statut en bibliothèque n’en fait pas une source licite.)), on s’installe, on ne fait pas (trop) de bruit et on copie/photographie/scanne ce que l’on désire. L’usage personnel qui est au bout de l’action n’empêche pas, bien au contraire, que l’action soit collective.

Alors, c’est quand, c’est où ? Ça ne vous étonnera pas d’apprendre que la première copy-party (du monde, si si) aura lieu à La Roche-sur-Yon, dont l’IUT abrite Olivier Ertzscheid, remuant observateur des métamorphoses du document. Ce sera le 7 mars, à 18h. Copy-party, puis débat et apéro partagé. Tous les détails sont ici.

Largement absente des thématiques de colloques ou de journées d’études jusqu’à une période récente, la recherche critique en communication semble reprendre de la vigueur ces derniers temps, avec le bon goût de conjuguer grande ouverture thématique et internationalisme. Quelques exemples :

Ce dernier séminaire donne naissance à un colloque international, qui se déroulera les 7 et 8 mai prochains à Montréal, sous le titre Où (en) est la critique en communication ? En voici ci-dessous l’argument. Les propositions de communication sont à envoyer jusqu’au 13 janvier, il ne faut pas traîner !

Où (en) est la critique en communication ?
Depuis une quinzaine d’années, nous avons assisté à un renouveau de la critique sociale (Boltanski, Chiapello, 1999). Le forum social mondial (FSM) de 2001 à Porto Alegre (Brésil) et ceux qui ont suivi témoignent de ces dynamiques sociales parfois renouvelées, parfois inédites. Dans la foulée, des rencontres eurent lieu à différentes échelles : du forum social européen (Paris, 2006) aux forums sociaux québécois (Montréal 2007 et 2009). Or, force est de constater que l’université, pourtant historiquement l’un des principaux lieux de la contestation sociale, a plutôt semblé en décalage avec cette mouvance, au sein des études en communication comme dans d’autres secteurs des sciences humaines et sociales pendant plusieurs décennies. Ce constat tendrait à confirmer le « naufrage de l’université » dorénavant au service du capitalisme globalisé, si l’on en croit Michel Freitag (1998). Toutefois, plusieurs initiatives récentes ont valorisé la dimension critique des travaux en communication. À la lecture d’appels à communication, il semblerait que, tant dans la recherche francophone qu’anglophone, les publications et les colloques se réfèrent de plus en plus au terme « critique ». Pour sa part, le centre de recherche GRICIS a lancé voilà bientôt deux ans une série de séminaires ayant pour titre « Pensée critique et communication ». Cette série a connu un franc succès, permettant à une trentaine de collègues du Québec, d’ailleurs au Canada, du Brésil, du Chili, de Côte d’Ivoire et de France d’intervenir sur la thématique. Chacune des rencontres regroupait une vingtaine de personnes, professeurs et étudiants de doctorat et de maîtrise. Ces séminaires ont suscité un tel intérêt qu’il a été décidé de poursuivre la réflexion dans un cadre élargi, d’où l’organisation de ce colloque international.

L’usage du terme « critique » relève tout d’abord d’une démarche épistémologique. C’est l’idée de faire appel à la raison afin de pouvoir s’interroger sur la « réalité » tout en considérant n’avoir au mieux qu’un accès partiel à celle-ci. Pratiquer la raison nécessite donc de prendre du recul par rapport à ses propres convictions ; préférer la réalité, même difficile ou complexe à appréhender, à des illusions confortables ou à des simplifications abusives ; voire mettre en évidence l’essence des choses derrière les apparences. Bref, observer et analyser mais tout aussi interpréter, commenter. Adopter un positionnement critique signifie aussi porter une attention particulière aux notions d’inégalités, de rapports d’exploitation, de domination, de conflits et de pouvoir, mais aussi de résistance, d’émancipation et de changement social, et ce à la fois dans des perspectives micro et macro, à court et à long terme. Enfin, le terme « critique » peut également renvoyer à la nécessité de porter un regard un tant soi peu global sur notre monde. Or, à ce sujet, il est possible de se demander si l’hyperspécialisation, certes nécessaire à l’approfondissement des connaissances, ne constitue pas un réel problème en transformant les chercheurs en experts incapables de porter un avis en dehors de leur champ spécifique de compétences ; ce qui interdit quasiment toute posture critique. La pertinence scientifique de ce colloque tient au fait qu’il sera l’occasion d’interroger les différentes façons de concevoir le terme « critique » et examinera les pratiques inhérentes. Mais la pertinence sera autant sociale, car l’impression persiste parfois que l’université d’un côté et la société de l’autre sont deux mondes séparés. Or, l’une des traditions de la recherche critique consiste justement à faire converger théorie et pratique, connaissance et action. D’où le questionnement sur la place et le rôle de la recherche critique en communication dans nos sociétés et sur les complémentarités et oppositions existant entre travail scientifique et engagement social.

« Où (en) est la critique en communication ? » Telle est la question centrale à laquelle nous souhaitons répondre dans le cadre de ce colloque international sur le rôle et la place de la critique dans les recherches en communication. Plus précisément, il s’agit de brosser un tableau le plus achevé possible des recherches orientées vers la critique en communication, au Canada comme à l’étranger, et au-delà d’interroger les acceptions données au terme même de « critique ». Que celui-ci soit associé aux vocables théorie, perspective, pensée, approche voire conscience, il importe autant d’établir une cartographie des travaux menés dans ce sens, que de saisir le niveau d’importance que l’on accorde aujourd’hui à la critique dans les recherches en communication. Les interventions pourront être à dominante théorique ou empirique mais, dans tous les cas, elles devront comprendre une démarche réflexive visant à ce que chaque participant considère ses propres pratiques en regard des objectifs inhérents à leur dimension critique. In fine, le colloque a pour ambition de favoriser les échanges entre professeurs et étudiants de cycles supérieurs, ainsi que les collaborations des uns avec les autres.

Nous vous encourageons à présenter une proposition d’intervention répondant à l’une ou l’autre des questions suivantes :

  • Dans quelle mesure et pour quelles raisons estimez-vous que vos travaux relèvent de la critique en communication ?
  • Quelles sont les perspectives théoriques (École de Francfort, économie politique de la communication, cultural studies, etc.) qui nourrissent la dimension critique dans les recherches en communication ?
  • Quelles sont les formes de la critique dans les démarches épistémologiques et méthodologiques mobilisées dans les recherches en communication ?
  • Où trouve-t-on la critique dans les domaines de recherche suivants : cinéma, communication organisationnelle, nouveaux médias, communication internationale et interculturelle, télévision, communication et santé, journalisme, communication et développement, etc. ?

Vous avez jusqu’au 13 janvier 2012 pour nous soumettre votre proposition de communication. Veuillez envoyer vos propositions à l’adresse suivante : laplante-levesque.francois@uqam.ca

Les éditions Mare & Martin annoncent la naissance de la collection « MediaCritic », dirigée par Fabien Granjon (Paris 8, Cemti), pluridisciplinaire et consacrée à la recherche critique en communication. Vous pouvez d’ores et déjà soumettre vos manuscrits.

Annonce
La collection MediaCritic a pour principal objectif de travailler à la constitution d’une bibliothèque critique idéale s’agissant des médias, des industries culturelles et des technologies de l’information et de la communication (TIC). Pour ce faire, nous ferons nôtre la nécessité d’une pensée inscrite dans une tradition du dévoilement, de la résistance et de l’émancipation, laquelle se constitue notamment dans l’effort pour comprendre les dimensions idéologiques, injustes et pathologiques du « rapport de communication ». C’est tout le répertoire des liens qui unissent l’homo communicans aux sociétés capitalistes avancées que la collection MediaCritic se propose ainsi de prendre pour objet et d’arpenter depuis une perspective résolument critique. Il s’agit de rendre dialectiquement compte de conduites microsociales et d’orientations macrosociales, d’expériences personnelles et de structures collectives, d’usages techno-médiatiques et de politiques industrielles. Se ressourçant diversement dans l’économie politique, le matérialisme culturel et/ou la sociologie critique, la collection MediaCritic se donne pour but de contribuer à la construction d’une théorie critique intégrée de la communication. Celle-ci vise la constitution d’une unité intellectuelle dont l’ambition est de mettre en lumière les formules génératrices des modalités médiatiques, industrielles et technologiques de domination sociale et symbolique, ainsi que leurs éventuelles contradictions. Depuis une perspective rejetant déterminisme, fonctionnalisme, ainsi que toute autre forme de réductionnisme, les médias, les industries culturelles et les TIC seront considérés comme pouvant participer du maintien ou du déplacement des conduites sociales, que ce soit dans le sens d’une réalisation ou dans celui d’une limitation des individus qui en font usage.

La collection MediaCritic a vocation de publier des travaux originaux de chercheurs en sciences sociales (sociologie, SIC, histoire, etc.) fondés sur un travail d’enquête approfondie, des ouvrages collectifs cohérents et rigoureux, des actes de colloque de haute tenue et des anthologies exigeantes. Outre ces aspects traditionnels du travail éditorial, il s’agit également de redonner une seconde vie à des œuvres importantes, de langues étrangères et non traduites, ou bien plus simplement épuisées, dont l’accès est par conséquent rendu difficile. Il nous paraît en effet indispensable d’ouvrir la collection à des horizons pluriels et de sortir des « splendides isolements », tant nationaux que disciplinaires. Tous les projets de publication sont soumis au Comité scientifique de la collection, ainsi qu’à celui des Éditions Mare & Martin, selon des modalités d’évaluation garantissant vigilance épistémologique et probité intellectuelle.

Comité scientifique
Peter Dahlgren (Suède)
John Downing (États-Unis)
Riadh Ferjani (Tunisie)
Fabien Granjon (France)
Jacques Guyot (France)
Josiane Jouët (France)
Tristan Mattelart (France)
Michel Sénécal (Québec)

Médias et migrations dans l’espace euro-méditerranéen — affiche (merci à Johan van Elk pour la photo)Ça y est ! Le programme du colloque Médias et migrations dans l’espace euro-méditerranéen est prêt. Deux grosses journées de débats nous attendent les 17 et 18 novembre au Centre Pierre-Sabbagh de l’Ina, dans le 13e arrondissement de Paris. Avec Tristan Mattelart, qui en assure la direction scientifique, je me suis occupé de son organisation. Pas toujours facile de faire coïncider les contraintes des réservations d’avion, qui doivent se faire rapidement sous peine de voir les tarifs augmenter généreusement, et les contraintes de l’université, dont les lignes budgétaires mettent parfois du temps à être abondées. Tout le monde a fait ce qu’il a pu pour s’accommoder de ce système et, après quelques sueurs froides, ça roule. Cela valait la peine : disposant d’un financement de l’ANR (c’était un programme de recherches sur trois ans), nous avons pu inviter tout le monde. Déplacement et hébergement payés par l’organisation du colloque : si cela pouvait arriver plus souvent… Bref, je suis en mesure d’annoncer que, non seulement il y a un programme, mais qu’en plus, les conférenciers seront là ((Sauf empêchement de dernière minute, évidemment.)) ! Pour faire connaissance, c’est par ici.

J’interviendrai vendredi, sur le thème « Pourquoi lire la presse régionale aujourd’hui ? », lors du colloque Les mutations de l’information et des médias locaux et régionaux : économie, contenus, usages et pratiques professionnelles. Ça se passe à Toulouse, et c’est organisé par le Lerass. Je participerai à un atelier animé par Denis Ruellan, où l’on pourra également entendre Christian Lamour sur les usages de la presse quotidienne au Luxembourg en fonction de l’appartenance communautaire, Benoît Lafon sur le modèle d’information proposé par le 19/20 de France 3, et Julien Auboussier sur les différentes échelles du local. Le programme complet est des plus intéressants. Et, puisqu’il y a en général deux, voire trois ateliers en parallèle, cela va être une douleur de choisir dans quelle salle s’enfermer et quelles communications manquer… En attendant et en l’absence de pauvre point, voici le résumé de mon papier.

Pourquoi lire la presse régionale aujourd’hui ?
Loïc Ballarini, 21 octobre 2011

« Merci aux 8 Costarmoricains sur 10 qui nous lisent », proclamait cet hiver une campagne publicitaire d’Ouest-France diffusée dans les Côtes-d’Armor. Malgré un déclin continu de ses ventes, la presse quotidienne et hebdomadaire régionale demeure la forme de presse d’information la plus lue, loin devant les quotidiens nationaux et les news magazines. Pourquoi lit-on aujourd’hui la presse locale ? Pour quelles raisons et qu’y recherche-t-on ?Quelle est la place de la presse régionale dans l’espace public recomposé des régions ?

À partir d’entretiens avec des lecteurs de la presse locale bretonne et d’une analyse de contenu de celle-ci, ce travail, issu de ma thèse, montre une grande stabilité dans les motivations de lecture des journaux régionaux. Tout d’abord, on ne choisit pas son journal, même quand il existe encore une concurrence : on en hérite le plus souvent la lecture de ses parents, et cette habitude a tendance à se renforcer au cours de la vie, rendant extrêmement rares les cas où un lecteur change de journal. Les autres formes de choix sont elles aussi des non-choix, lorsque l’on doit lire tel journal pour des raisons professionnelles, ou que l’on se contente de celui que l’on trouve au café ou au restaurant universitaire.

Il existe ensuite deux manières de lire un régional. Une lecture géographique, qui renvoie aux différentes échelles de la vie quotidienne, au découpage des journaux locaux et aux correspondances plus ou moins évidentes entre ces deux feuilletés spatiaux. S’il apparaît que chacun cherche à retrouver « son » local dans le journal, il apparaît aussi que chacun a une conception du local qui lui est propre. Ceci, ajouté à la complexification constante des niveaux administratifs infra-nationaux, a pour résultat une double confusion : les lecteurs aux repères bousculés ont plus de mal à se retrouver dans une presse régionale qui ne semble plus capable de proposer un contenu adapté aux évolutions des territoires qu’elle couvre.

Quand elle n’est pas spatialement différenciée, la lecture du régional est thématique : on y recherche des infos-services, l’agenda des sorties, les résultats sportifs, les avis d’obsèques, ou bien encore la confirmation d’un fait que l’on connaît déjà par ailleurs. Dans un cas comme dans l’autre, la presse régionale apparaît loin de la mission d’animation de l’espace public local qu’elle revendique. Elle n’en participe pas moins au maintien d’un lien social élémentaire, qui passe par la transmission des informations pratiques et des menues nouvelles. Ce lien, qui ne suffit pas à lui seul à porter le débat sur les enjeux d’intérêt général, en est toutefois une des conditions de possibilité. La presse régionale n’est pas l’espace public à elle seule, mais elle en demeure un élément. Les autres médias (télévisions et radios locales, et de plus en plus internet, à la fois concurrent et complémentaire en termes d’usages) doivent également être pris en compte. Mais pas seulement : les conversations et interactions, directes ou médiées, qui ont lieu quotidiennement ou plus épisodiquement, jouent un rôle au moins aussi important que les médias dans l’échange des idées et des nouvelles, qui est au cœur des espaces publics contemporains.

Si l’étude des mutations de l’information et des médias locaux ne peut se passer de celle de leurs publics, cette dernière ne peut non plus se limiter à des questions classiques de réception. Les recompositions des espaces publics régionaux, dus aux bouleversements médiatiques et à l’évolution sociale, impliquent d’ouvrir la conception de l’espace public aux échanges quotidiens, dont la finalité n’est pas nécessairement politique (Arendt ((Hannah Arendt, 2002 (1958). Condition de l’homme moderne, Paris : Pocket, coll. « Agora », 406 p.))), ainsi qu’à l’articulation entre les échelles de territoire (Lacoste ((Yves Lacoste, 1985 (1976). La géographie ça sert, d’abord, à faire la guerre, Paris : La Découverte, coll. « Fondations », 214 p.))), et finalement aux processus de socialisation (Elias ((Norbert Elias, 1997 (1987). La Société des individus, Paris : Pocket, coll. « Agora », 303 p.)), Percheron ((Annick Percheron, 1993. La socialisation politique, Paris : Armand Colin, coll. « U », série « Sociologie », 226 p.))), dont le local est le lieu privilégié.

Il y a quelques mois déjà, l’association Parcoursic lançait un appel pour renouveler son équipe. Ses trois fondatrices, Camille Laville, Laurence Leveneur et Aude Rouger ont vainement cherché des forces vives pour reprendre en main le destin de cette association qui a représenté, pour bon nombre de doctorants en info-com, un lieu de rencontres et d’échanges. Aujourd’hui, elles annoncent la dissolution de l’association : Parcoursic a vécu.

J’ai eu la chance d’intervenir lors des premières journées d’études de l’association, organisées en 2007, puis de rédiger un chapitre de Construire son parcours de thèse, qui fut ma toute première publication scientifique acceptée. On ne dira jamais assez combien il est important, pour un doctorant, de ne pas se sentir seul, de savoir que d’autres que soi traversent les mêmes étapes et les mêmes doutes. À l’échelle de son labo ou d’une association comme Parcoursic, le partage d’expériences est essentiel. Le travail de thèse est par essence solitaire, mais il doit se nourrir de la comparaison et de la confrontation avec d’autres objets, d’autres méthodes dont on choisit de s’inspirer ou de se détourner. Mais si c’était si bien, qu’as-tu donc fait pour sauver Parcoursic ? Rien : je me suis investi dans mon labo, où j’étais élu représentant des doctorants, et où j’ai tâché d’accompagner la structuration des échanges entre des doctorants qui ne se connaissaient guère. Une histoire parallèle, en somme, qui trouve une de ses motivations dans l’accueil reçu lors des journées d’étude de 2007. Merci donc à Parcoursic.

Communiqué du bureau de l’association Parcoursic
En 2007, pendant notre « parcours de thèse », nous avons voulu créer un espace d’échanges qui réunirait les jeunes chercheurs en Sciences de l’Information et de la Communication autour de questionnements tant pratiques que scientifiques.

Les premières journées d’études Parcoursic, organisées en 2007 à la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord autour du « Parcours d’un jeune chercheur en Sciences de l’Information et de la Communication », ont rencontré un large succès. Celui-ci ne s’est pas démenti au fil des ans et des actions conduites par l’association Parcoursic : publication d’un ouvrage, réalisation et gestion d’un site d’information, rédaction d’un guide du doctorant en SIC, création d’une maison d’édition, partenariats avec des équipes locales, à Lille et à Lyon, pour l’organisation de nouvelles éditions des journées d’études.

Depuis quelque temps déjà, nos activités professionnelles respectives ne nous permettaient plus de continuer à porter les projets nés de l’association Parcoursic. Aujourd’hui, compte tenu de la difficulté à générer une force de travail autour de l’association et n’étant pas en mesure de former correctement une nouvelle équipe, c’est avec beaucoup de tristesse, mais aussi avec la satisfaction d’avoir accompagné de nombreux jeunes chercheurs, que nous prenons la décision de dissoudre l’association Parcoursic.

Nous espérons que d’autres initiatives verront le jour, portées par d’autres équipes de jeunes chercheurs, car nous sommes persuadées que le besoin d’un espace d’échanges décloisonné, à l’origine de l’association Parcoursic, demeure.

Le bureau de l’association Parcoursic
Camille Laville, Laurence Leveneur, Aude Rouger

Quelle aventure ! Voici qu’est enfin publiée, aujourd’hui, par Lectures, ma recension du dernier ouvrage de Bernard Miège, L’Espace public contemporain. L’auteur entend y donner une forme achevée à ses réflexions sur ce concept, fondé par Jürgen Habermas au début des années 1960, afin d’en faire un outil utile à la recherche portant sur le monde contemporain. Mais pourquoi une aventure ? C’est surtout de ma faute, et un peu de celle de Miège. De la mienne : j’ai mis (trop) longtemps à lire ce livre. De celle de Miège : c’est péniblement écrit, et (retour de ma culpabilité) j’ai dû m’y reprendre plusieurs fois pour trouver la motivation d’arriver au bout. Or, quand on demande à faire une recension pour Lectures, on s’engage à la faire dans le mois suivant la réception de l’ouvrage, qui est envoyé gratuitement. J’ai mis à peu près cinq fois la durée accordée. Et j’ai rendu un article très (trop ?) long. La rédaction de Lectures a été sympa, et a accepté de le publier, à condition d’en enlever la moitié.

Cette moitié qui manque, elle était importante à mes yeux, mais disons qu’elle ne l’était pas autant que celle qui est publiée ; alors ça va. D’autant que les échanges et corrections par mail ont été très cordiaux et m’ont permis d’améliorer certaines parties du texte. Dans un autre contexte, on parlerait d’une relation gagnant-gagnant. J’ai donc supprimé de l’article une longue introduction résumant les publications précédentes de Miège sur l’espace public. Puis tout ce qui concernait les aspects formels du livre : problèmes de références erronées, ou qui sont appelées dans le texte sans être présentes en biblio, ainsi que des défauts de mise en page qui empêchent de bien repérer les deux interventions extérieures sollicitées par l’auteur.

Manque également un aspect plus éthique. Miège semble en effet avoir adopté une étrange politique, qui le conduit à ne citer que des auteurs avec lesquels il est globalement en accord, tandis que ceux qu’il considère comme ses adversaires théoriques n’ont droit qu’à des sous-entendus délégitimants, qui tiennent plus de l’argument d’autorité que de la démonstration. Il fait ainsi régulièrement allusion à « la » philosophie politique comme ayant une vision par trop limitée de l’espace public — comme s’il n’existait dans cette discipline pas de courants ou d’écoles de pensée différentes. La mention « nombre d’auteurs… » revient aussi fréquemment, sans qu’aucun ne soit cité. Lorsqu’il aborde la question de la fragmentation ou de l’unicité de l’espace public, il indique : « le “nouvel” espace public n’a pas encore donné lieu à des formulations satisfaisantes » (p. 54). Sans indiquer qu’il renvoie ici à un numéro d’Hermès portant ce titre ((Dorine Bregman, Daniel Dayan, Dominique Wolton (coord.), 1989. « Le nouvel espace public », Hermès, n° 4, Paris : Éditions du CNRS, en ligne : http://documents.irevues.inist.fr/handle/2042/15096.)). Cela est d’autant plus étonnant qu’un des articles que Miège a publiés en 1995 sur l’espace public contenait une critique mordante de ce numéro, et en particulier des articles qu’y signait Dominique Wolton ((Bernard Miège, 1995. « L’espace public : au-delà de la sphère politique », Hermès nº 17-18, p. 49-62, en ligne : http://hdl.handle.net/2042/15207. Mordante, la critique était également aussi savoureuse que polémique, Miège expliquant dans Hermès en quoi la pensée du directeur d’Hermès était beaucoup trop limitée pour pouvoir prétendre apporter quelque chose de nouveau au concept d’espace public.)). Dommage d’avoir réduit cette dimension du débat, qui demeure pourtant pertinente aujourd’hui, à une simple allusion cryptée.

À plusieurs reprises, Miège paraît même tenir pour négligeable de citer ses sources. Ainsi affirme-t-il : « Point besoin de revenir sur la question controversée de l’innovation qui est ainsi engagée et qui est loin d’être achevée, ou de faire référence à la multitude de travaux qui se sont donnés pour but d’aider à s’y retrouver dans le dédale des usages prescrits et effectifs » (p. 130). Et, ce qui pourrait être considéré comme un sommet du genre : « La liste est longue des constats formulés par divers auteurs concernant aussi bien des pratiques individuelles que le fonctionnement d’organisations ou de différents champs sociaux. Qu’il suffise de faire état ici… » (p. 165, suit une liste de phénomènes sans référence). Certes, cette méthode permet d’alléger la bibliographie, et de se passer de notes de bas de page. Mais quelle perte pour le lecteur ! Ce choix est d’autant plus difficile à comprendre qu’on ne doute pas un instant que Miège ait bien lu tous ces auteurs auxquels il ne renvoie pas. Est-ce alors par volonté de contenir le volume de son ouvrage (230 p.) ? Pourtant, nombre de cas auraient pu être tranchés par la mention de deux ou trois ouvrages représentatifs du courant abordé, accompagnées de quelques lignes d’explication. Et s’il avait fallu ajouter cinquante pages pour expliciter en détail quels aspects des conceptions contemporaines de l’espace public il s’agit de conserver ou de récuser, alors le livre aurait pu être cette synthèse que son titre et son introduction laissaient attendre.

D’autant plus que, lorsque leurs auteurs vont dans son sens, Miège n’hésite pas à consacrer quelques pages à l’examen d’écrits sur lesquels il appuie son argumentation. Mais l’embarras s’ajoute à la gêne, quand on constate que ceux à qui il accorde le plus de place, c’est-à-dire cinq thèses de doctorat, présentées au chapitre 1 (p. 36-41), ont toutes été dirigées par lui-même, sans qu’il en soit non plus fait mention. Cependant, et bien s’il s’agisse là d’un comportement bien éloigné du recul, de la précision et de l’honnêteté que l’on serait en droit d’attendre d’une publication de ce calibre, là n’est pas l’essentiel ((Je viens pourtant de vous l’infliger, comme quoi vous êtes conciliants.)). L’essentiel réside dans les arguments de Miège pour défendre sa vision de l’espace public, et, je l’espère, dans ceux que je lui oppose.

J’ai failli croire à une malédiction. Quand j’avais quatorze ou quinze ans, j’avais découvert dans les pages de Casus Belli la naissance d’un nouveau magazine de jeux de rôles très prometteur, orienté vers les scénarios — proposant donc peu d’articles par numéro, mais fouillés, adaptables à différents jeux et annonçant de riches aventures ((Du moins est-ce le souvenir que j’en ai gardé. De toute façon, je n’ai jamais été un très bon maître de jeu.)). Je crois que ça s’appelait Avalon. Miam, me dis-je. Et je demande un abonnement pour mon anniversaire. Je reçois un numéro, puis plus rien. Depuis, j’évite de souscrire un abonnement à une nouvelle revue.

Pourtant, près de vingt ans plus tard, à la découverte de La Revue internationale des livres et des idées, même coup de foudre ((Vous noterez toutefois que mes préoccupations ont légèrement évolué.)). Prudent, j’achète quelques numéros, je commande ceux qui me manquent pour avoir la collection complète, et je finis par franchir le pas : bulletin d’abonnement, chèque, enveloppe, timbre. Un numéro, deux numéros dans la boîte, et paf ! Arrêt de la parution. On était en mai 2010 et c’était une mauvaise nouvelle tant cette revue m’était devenue indispensable, par la qualité de ses articles et son engagement critique.

Fort heureusement, depuis ma mésaventure avec Avalon, le courrier électronique avait été inventé. J’avais donc bien fait de m’abonner ! On ne tire certes aucune gloriole à être rapidement tenu au courant de l’arrêt d’une entreprise éditoriale pertinente, mais on est tout de même rassuré de voir cette nouvelle accompagnée de l’assurance que ce n’est que pour mieux revenir plus tard, avec un nouveau projet. Et alors ? Alors rien, ou presque : mail de soutien, et attente.

Presque un an et demi d’attente, égayé seulement par un petit mot sur le site de la RiLi pour ne pas se décourager. Jusqu’à ce nouveau courriel, ce 5 septembre : la RiLi est morte, vive La Revue des Livres ! Le premier numéro, soutenu comme auparavant par les Éditions Amsterdam, est tout chaud tout beau, je vais le recevoir dans ma boîte sous peu, et vous livre sans plus attendre sa présentation en PDF et son revigorant éditorial.