Le Parisien, samedi 16 novembre. Constat ou invitation ?

Le Parisien, samedi 14 novembre. Constat ou invitation ?

Lundi après-midi, 16 novembre 2015, moins de trois jours après les sanglants attentats qui ont coûté la vie à au moins 129 personnes à Paris, François Hollande a donc réuni le Congrès pour une déclaration aussi solennelle qu’inédite. Comme il l’avait fait pour le Mali, il a endossé le costume qu’il semble préférer : celui de chef de guerre.

Certaines formules sont puissantes : « Le terrorisme ne détruira pas la République, parce que c’est la République qui le détruira. » « Nous ne sommes pas dans une guerre de civilisation parce que ces assassins n’en représentent aucune. Nous sommes en guerre contre une armée djihadiste. » Elles pèsent le poids de mots qu’on préférerait rares et mesurés. La guerre : quelle guerre ? Et contre qui ? Et qui l’a déclarée ?

En janvier, à la suite des massacres de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, le mot guerre était déjà apparu en une de certains journaux : Alexis Brézet, le très droitier directeur des rédactions du Figaro, titrait ainsi son éditorial « Quand la guerre est là, il faut la gagner ». Aujourd’hui, Hollande semble avoir repris la formule. En lui adjoignant un programme : déchéance de nationalité et interdiction de retour sur le territoire des binationaux, expulsion facilitée des étrangers, augmentation des effectifs de la police, de la gendarmerie, de la justice et des douanes, politique de fermeture des frontières extérieures de l’Union européenne, coalition avec les États-Unis et la Russie pour intervenir en Syrie en ne mettant plus la sortie du jeu de Bachar Al-Assad sur le même plan que l’« éradication » de Daech, devenu cible principale. Et, surtout, révision de la Constitution, évoquée dans des termes aussi flous que martiaux, qui conduira le pays dans un « état d’urgence permanent ».

Mais sur d’autres aspects pourtant essentiels, rien. Rien sur les causes : ni sur les responsabilités de la France et de l’Europe dans le délitement du Moyen-orient, ni sur ce qui pousse, aujourd’hui, de jeunes Français à partir pour le djihad.

Comme seule réponse, la guerre encore et la guerre toujours.

Comme si la promesse de l’éradication de Daech par les bombes pouvait être tenue.
Comme s’il suffisait — sordide calcul — de doubler Sarkozy sur sa droite pour sauver la peau du PS aux régionales, et peut-être aussi à la présidentielle.

Unes du mardi 17 novembre. La Tour Eiffel, un des symboles de paix post-attentats, désormais sous garde militaire. Les avions de Dassault à l'assaut des djihadistes, et Hollande raide comme la… vengeance.

Unes du mardi 17 novembre, après le Congrès. Hollande en chef de troupe. Les avions de Dassault à l’assaut des djihadistes. Hollande à nouveau, raide comme la… vengeance.

La stratégie de la guerre sera un échec. Il y aura de nouveaux attentats : c’est le piège tendu par Daech, qui ne souhaite rien d’autre que des représailles et une escalade finissant par déclencher une guerre civile en France. Dans cette évolution, le PS portera une responsabilité historique, celle de s’être engagé à corps perdu sur une pente droitière qui ne peut que profiter au Front national. Car si les mesures annoncées hier ne suffisent pas — et elles ne suffiront pas —, il en faudra d’autres, toujours plus répressives et régressives, toujours plus éloignées de ce qui devrait être le référentiel des « socialistes », et toujours plus proches de l’autoritarisme, de la surveillance et de la répression généralisées.

Numéro spécial de L'Express sorti dimanche 15. Christophe Barbier, dit l'«Ikea de la pensée», y donne le mode d'emploi

Numéro spécial de L’Express sorti dimanche 15. Christophe Barbier, dit l’« Ikea de la pensée », y donne le mode d’emploi

Dans le logiciel traditionnel de la politique française, la gauche était du côté de la prévention, la droite du côté de la répression. En faisant sienne une politique uniquement répressive, Hollande signe sans conditions la capitulation de la pensée de gauche. Voire la défaite de la pensée tout court. Car enfin, l’échec de la « guerre contre le terrorisme » lancée par les États-Unis après le 11 septembre 2001 est patent. On le savait déjà, me direz-vous, et personne n’aurait dû être surpris vendredi soir. Que n’en tire-t-on de conclusions ? Plutôt que de convoquer le Congrès, Hollande aurait pu prendre quelques heures pour lire la presse de ce week-end — c’est le sens des (trop) nombreux liens de ce billet : de la pensée ces trois derniers jours, il y en a eu, et accessible —, ou pour se promener sur les réseaux sociaux, qui ne sont pas qu’une poubelle à rumeurs, mais aussi une opportunité dont les politiques pourraient se saisir pour faire émerger une nouvelle parole.

Prendre le temps du recul. Le temps de la pensée, qui pourrait conseiller autre chose que les bombes — pourquoi une diplomatie aussi faible, pourquoi n’essaie-t-on pas de frapper au portefeuille ? Le temps de la pensée, qui pourrait aussi guider d’autres choix de politique intérieure : pendant que le taux de chômage et la pauvreté des jeunes sont à des niveaux historiquement inquiétants, l’université meurt à petit feu, ne parvenant plus à assurer ses missions — et ça n’est pas beau à voir. Pourtant, sur le plan intérieur, le meilleur rempart contre Daech, c’est l’éducation, la culture, la santé. Et le travail, dont la fameuse courbe honteuse ne sera pas masquée par « une bonne guerre ».

C’est parti ! Les candidatures à la session synchronisée de recrutement des maîtres de conférence et professeurs sont ouvertes jusqu’à la fin mars. 31 postes de MCF sont offerts en Sciences de l’information et de la communication, dont 3 à l’Université de Lorraine1, tous rattachés au Crem. Pour les prétendant-e-s, commence le bal des coups de téléphone aux contacts pédagogie et recherche de chaque profil. On est parfois très bien reçu, parfois moins… quand on arrive à avoir la personne au bout du fil, ce qui n’est jamais gagné d’avance. Il faut parfois ramer pour avoir un peu d’info, et il faut parfois comprendre à demi-mot qu’un candidat local est très fortement pressenti pour le poste. Souvent, le coup de fil est tout de même utile, parce qu’il permet de glaner quelques infos qui ne sont pas dans le dossier (projet en cours, ouverture d’une nouvelle section à la rentrée…), ou de comprendre l’orientation équivoque d’un profil — au passage, certains dossiers sont si légers que cela frise le scandale: recruteurs, vous ne ferez croire à personne que vous n’avez pas une idée un peu précise de ce que vous cherchez.

Préparer sa candidature: prendre un carrefour sans bien (sa)voir ce qu'on fait

Préparer sa candidature: prendre un carrefour sans bien (sa)voir ce qu’on fait

Pour les candidat-e-s, et en particulier celles et ceux qui postulent pour la première fois, cette période est difficile car, comme pour beaucoup d’autres choses à l’université, rien ne nous y a préparé. Je m’en suis encore rendu compte cette semaine en discutant avec une collègue recrutée en même temps que moi, une jeune docteure qualifiée et un futur docteur. C’est le grand flou. Faut-il appeler systématiquement ou pas ? Comment s’y préparer ? Est-ce une simple prise de contact, ou déjà un premier test du futur candidat? Ensuite, que mettre dans le dossier ? Lettre de motivation ou pas ? CV d’une page comme c’est la règle ailleurs ? Quelles questions va poser le jury si je suis auditionné-e ?

Si cela peut aider à dissiper une partie du flou, ou au moins donner quelques idées, voici ce que je pense de ces questions. D’abord, bien sélectionner ses candidatures. C’est du boulot de faire tous ces dossiers, et même si les candidatures électroniques se multiplient, on ne peut pas faire un simple copier-coller de la totalité. En ce qui me concerne — mais mon expérience ne vaut bien évidemment que pour moi2 —, je n’ai été auditionné que sur des profils dont j’étais vraiment proche. On n’est jamais à 100% dans un profil, mais s’il n’y a pas de branche à laquelle se rattraper, ce n’est pas la peine de se lancer.

Ensuite, faire un beau dossier, clair, lisible, bien structuré. Les recruteurs vont en voir passer des dizaines, soyez efficace sans être tape-à-l’œil. Pas de problème si c’est long (les miens faisaient une bonne quinzaine de pages sans la déclaration de candidature et les pièces annexes type carte d’identité, doctorat et rapports de soutenance). Et bien sûr qu’il faut une lettre de motivation. Je sais: elle ne fait pas partie de la liste officielle des pièces constituant le dossier de candidature. Mais personne ne m’a jamais reproché d’en avoir joint une. Et comment faire autrement si l’on souhaite montrer que l’on correspond au profil, que l’on a des projets en cours, qu’il y a une cohérence à cette candidature en fonction de son parcours ?

Enfin, bien se préparer pour l’audition. Respecter absolument le temps imparti pour se présenter (s’il ne figure pas sur la convocation, se le faire préciser, c’est en général 15 ou 20 minutes). Que dire dans ce temps qui sera toujours trop court ? Le meilleur conseil qu’on m’ait donné3 est celui-ci: en général, les candidat-e-s parlent trop d’eux et de leur parcours et pas assez de la manière dont ils correspondent au profil du poste. Cela peut paraître trivial, mais c’est essentiel: les membres du jury ont lu le dossier — je n’ai jamais eu de question à côté de la plaque. Ils connaissent le parcours du candidat. Reste à leur montrer qu’on a compris le poste, qu’on se voit travailler avec cette équipe, dans cette formation, dans cet axe du labo, voire qu’on a des idées à proposer sur tel ou tel aspect. L’audition n’est pas un ego-trip, mais un moment4 dans lequel une individualité doit montrer qu’elle peut et souhaite s’intégrer à une équipe. Ça n’est que mon avis, mais c’est comme cela que je me suis présenté — et c’est comme cela que j’appréhendrai les choses quand, dans trois mois, je serai pour la première fois du côté des recruteurs…

Dernière petite chose: pour utile qu’il puisse être, le dossier de candidature qui m’a mené à Nancy est disponible ici. D’autres traînent dans les recoins des internets : allez y jeter un coup d’œil. M’inspirer des autres m’avait aidé, il est donc logique que je partage à mon tour.

  1. Profils : Sciences de l’information et de la communication (IUT Thionville, Galaxie 666), Médias (UFR SHS-Nancy, Galaxie 651) et Étude de l’information médiatique, des médiations sociales et culturelles (Espé de Lorraine, Galaxie 638). Un quatrième poste est offert au Crem, en arts plastiques (UFR ALL-Metz, Galaxie 591). []
  2. Trois campagnes de recrutement, classé à quasiment toutes mes auditions, et pour finir classé deux fois premier en 2013. []
  3. « On » étant Denis Ruellan, à la suite d’une audition où je n’avais pas été classé. Merci à lui. []
  4. Trop court, on ne le dira jamais assez, en espérant qu’on finisse un jour par réformer complètement la manière de recruter. []

Les chemins de la pointe de Pen-Hir, sur la presqu'île de Crozon, le 28 août 2014

Les chemins de la pointe de Pen-Hir, sur la presqu’île de Crozon, le 28 août 2014

Je reviens de quelques jours passés à Camaret-sur-Mer, où je participais au programme intensif Erasmus Production de l’information et pratiques journalistiques en Europe (site officiel, travaux des étudiant-e-s). J’y étais invité par son directeur Jacques Guyot, qui fut aussi mon directeur de thèse, et dont l’accueil chaleureux est à recommander. Pour ce qui est du travail, j’ai animé deux séminaires dont voici les diapos (en anglais).

Le premier était consacré aux médias en Turquie, d’un point de vue historique, économique et juridique. Il ne s’agit pas de recherches personnelles, mais du résultat de lectures et de rencontres entamées lors de mon séjour à Istanbul en 2012-2013, et mises à jour pour l’occasion — la composition des groupes médiatiques bouge beaucoup en Turquie, et ce n’est pas toujours évident de suivre. Ce qui change moins, c’est le mauvais sort fait aux journalistes et à la liberté de la presse… Merci notamment à Ceren Sözeri pour m’avoir initié à ces questions complexes.

Le second séminaire était en revanche tiré de mes recherches sur l’espace public et les médias locaux. Il s’agit essentiellement d’un résumé en anglais d’une partie de ma thèse reprise dans mon article « Presse locale : un média de diversion » paru dans Réseaux. Pour les lecteurs francophones, le seul avantage des diapos sur l’article est que les graphiques y sont lisibles et en couleurs.

Fin octobre, Jean-Noël Lafargue, dont on ne recommandera jamais assez le blog1, avait piqué ma curiosité avec ce reportage sur le scanner à livres fabriqué, essayé et adopté par les partageux bidouilleurs de La Quadrature du Net — dont l’action ne se limite pas, et de loin, à scanner de vieux Jules Verne, mais qui montrent ainsi que le partage, la réflexion sur les communs, l’internet libre et toussa toussa, ce n’est pas que des mots. Et ce n’est pas qu’à Paris : Benjamin Sonntag, ci-devant confondateur de La Quadrature et directeur technique d’Octopuce, était à Nancy samedi 18 janvier pour y présenter cet intrigant scanner. Les réjouissances avaient lieu à l’invitation de Nancy Numérique, et se tenaient dans une des salles de lecture de la superbe bibliothèque municipale, rue Stanislas2.

Benjamin Sonntag (à gauche) fait la démontration du scanner à livres

Benjamin Sonntag (à gauche) fait la démonstration du scanner à livres

L’idée de départ est la suivante : concevoir un appareil qui facilite la numérisation de livres tout en évitant de les abîmer. Contrainte supplémentaire : que l’investissement, la fabrication et l’utilisation soient à la portée d’un (ou plusieurs) bricoleur ayant quelques week-ends devant lui. Il ne s’agit donc pas d’écraser vos livres pour les faire entrer dans un scanner à plat, ni de mettre au point un système qui tourne les pages tout seul (ça existe, c’est cher et pas non plus sans danger pour le livre), mais de trouver le juste milieu. Benjamin Sonntag est parti du projet développé par Dan Reetz et la communauté regroupée autour du site diybookscanner.org, et y a ajouté un logiciel de gestion de projet de sa conception.

Une vitre, deux appareils photo, et c'est parti !

Une vitre, deux appareils photo, et c’est parti !

Le principe : un berceau en V accueille le livre ouvert, qui est plaqué par le dessous contre une vitre vers laquelle pointent deux appareils photo préréglés, qui photographient chaque double page. La machine permet ainsi de scanner jusqu’à 700 pages par heure, et la moulinette de logiciels3 qui y est reliée recadre les pages, ajuste le contraste et les convertit en noir et blanc, avant de les envoyer à la reconnaissance optique de caractères. On peut donc obtenir en à peu près deux heures un fichier texte de son livre, qu’il ne restera plus qu’à relire et à peaufiner pour en faire un bel ePub, par exemple. Seule la phase de démarrage a l’air exigeant : il faut découper et assembler précisément le bois pour garantir les angles de prise de vue (mais des planches prédécoupées sont également en vente), installer et configurer les logiciels pour mettre en place la chaîne de traitement (sous Linux pour le modèle présenté, j’imagine que cela doit être également possible sous Windows). Pour environ 700€ appareils photo compris, certainement moins si l’on découpe soi-même le bois, on dispose d’un scanner parfaitement fonctionnel et d’une qualité bluffante — cela se voyait dans les yeux des bibliothécaires présents.

Tu es geek, mon ami ? Sache que toute l'informatique tient dans un Raspberry Pi (sauf samedi, où le logiciel était cassé et où Benjamin Sonntag avait apporté un PC de bureau).

Tu es geek, mon ami ? Sache que toute l’informatique tient dans le Raspberry Pi visible en bas à gauche (sauf samedi, où le logiciel était cassé et où Benjamin Sonntag avait apporté un PC de bureau, mais d’ordinaire, ça marche. De toute façon tu es geek, ça ne te fait pas peur).

Maintenant, à quoi ça sert ? À ne pas laisser Google s’occuper de la culture à ta place, camarade. À faire vivre le domaine public en participant au mouvement mondial de partage des connaissances, les livres ainsi numérisés pouvant rejoindre les silos d’Archive.org ou de Wikisource, par exemple. À numériser ses propres livres pour les mettre dans sa tablette ou s’en servir comme outil de travail — les livres en papier, c’est bien, mais il n’y a pas de bouton « rechercher » dedans. Tout cela pose des questions de droits d’auteur, bien sûr. Qu’ai-je le droit de numériser ? Tous les livres que je possède (ou que j’emprunte en bibliothèque) à condition que je possède aussi le scanner. Qu’ai-je le droit de diffuser ? Tous les livres du domaine public. Pourquoi ma bibliothèque n’a-t-elle pas de bookscanner à disposition du public ? Parce que le droit doit encore évoluer, mais les bibliothécaires sont comme toi : ils veulent que le savoir circule, et soit approprié. Dans le bon sens du terme : assimilé, réutilisé librement — et pas confisqué pour faire la fortune de celui qui a les clés du coffre. Et tu sais quoi ? Ça ne tuera pas les bibliothèques, ni les auteurs, ni les éditeurs, ni les libraires. Sauf ceux qui ne veulent pas voir que le monde change. Alors quoi ? On monte un bookscanner à Nancy ?

  1. Qui s’appelle Le Dernier Blog pour une raison qu’il explique ici, et à laquelle le temps qui passe ne cesse d’ajouter à l’ironie, puisqu’il en crée régulièrement de nouveaux, comme ici ou ou encore si vous préférez les Pokémons. []
  2. L’après-midi avait également lieu une démonstration tout public à la Médiathèque de la Manufacture, mais je n’y étais pas. []
  3. Je ne détaille pas ici, tout les liens sont disponibles sur cette page. Tous les logiciels et plans utilisés sont évidemment libres. []

Protesters shout slogans as they hold a Turkish flag during the third day of nationwide anti-government protests at the Taksim Square in Istanbul. Photograph: Thanassis Stavrakis/AP. Image et légende empruntées au Guardian.

Peut-on décrire la goutte d’eau qui fait déborder le vase ? À quoi est-elle due ? Qu’est-ce qui permet qu’un événement, peut-être pas anodin, mais en tout cas pas plus important que beaucoup d’autres, se transforme en « point de départ » d’un mouvement de révolte, voire d’un changement de régime ? Pourquoi est-ce l’immolation par le feu de Mohammed Bouazizi le 17 décembre 2010 qui, par ricochet, déclenche le Printemps arabe ? L’occupation du parc Gezi à Istanbul et son évacuation musclée par la police, au matin du 30 mai 2013, sera-t-elle le point de départ d’un « Printemps turc » ?

En Turquie aujourd’hui, tout comme dans le monde arabe il y a deux ans et demi, les éléments de contexte sont très nombreux qui peuvent expliquer la colère des peuples et leur succès, ou leur échec, à renverser les pouvoirs en place. Ici à Istanbul, impression que le sentiment dominant est l’exaspération grandissante face à la dérive autoritaire du pouvoir et aux déclarations méprisantes du premier ministre Recep Tayyip Erdoğan à l’encontre de tout ce qui peut ressembler à une opposition.

Peuple humilié, peuple révolté ? Le raccourci est un peu rapide — justement parce qu’il n’explique pas le déclenchement, ni ne dit rien du seuil d’humiliation et de sa variabilité selon les contextes —, mais je ne peux m’empêcher de penser au concept de reconnaissance d’Axel Honneth, qui m’a l’air de coller à la situation. Le problème, c’est que je commence à peine ma lecture d’Honneth, et que je me trompe peut-être lourdement. Je pense notamment à cet entretien donné à la revue Mouvements en 2007 et intitulée « Le motif de tout conflit est une attente de reconnaissance »1.

Je pense aussi, et surtout, à cet extrait de L’Établi, magnifique petit livre dans lequel Robert Linhart raconte son expérience d’« établi », intellectuel s’étant fait embaucher comme ouvrier pour instiller la révolte et ayant travaillé, de l’automne 1968 à l’été 1969, dans une usine Citroën. Ici, les humiliations sont quotidiennes, mais le missionnaire de la révolution qu’il est a bien du mal à trouver des points d’appui pour lancer une action collective forte contre la direction. Lui-même pris par la fatigue physique et psychique imposée par la vie d’usine, il mesure la distance qui sépare le discours tenu à l’extérieur et les réalités vécues par les ouvriers, en majorité immigrés.

Jusqu’à ce que la goutte d’eau se présente à lui, sous la forme de la « récupération » imposée par Citroën afin de récupérer l’argent versé aux ouvriers sous la pression des grandes grèves de mai. Ceux-ci le considèrent comme un paiement des jours de grève, mais la direction entend bien rentrer dans ses fonds, et annonce, début 1969, une augmentation de 45 minutes de la journée de travail, dont la moitié sera effectuée gratuitement au titre de la récupération. C’est l’étincelle qui déclenche une première réunion au sous-sol du Café des Sports, au cours de laquelle un ouvrier italien, Primo, prend ainsi la parole :

Primo : « Bon, il nous reste un mois. Sur la grande chaîne de montage du 85, il y a des Algériens, des Marocains, des Tunisiens, des Yougoslaves, des Espagnols, des Portugais, des Maliens, des camarades d’autres pays encore. Faisons un bon tract pour leur expliquer ce que nous voulons faire. Et faisons des traductions dans toutes les langues de la chaîne, pour que tous ceux qui savent lire comprennent et puissent dire aux autres ce qu’il y a dedans. Après, on ira les voir un à un pour en discuter. »

Cette idée de tract en plusieurs langues plaît à tout le monde. Elle n’a pas seulement une fonction utilitaire. C’est une marque de respect vis-à-vis de chacune des cultures représentées dans l’usine. C’est une façon de demander aux différentes communautés immigrées de prendre les choses en main.

Maintenant, rédiger le texte. Pourquoi nous refusons la récupération. Les explications fusent. On peut parler de la fatigue des journées de dix heures. Ceux qui ont une heure de transport aller et une heure retour n’ont plus aucune vie en dehors de l’usine. La fatigue multiplie les accidents. Chaque changement d’horaire est l’occasion d’intensifier les cadences. Pourquoi ne pas en profiter pour rappeler les revendications particulières ? La qualification des peintres, des soudeurs. Parler aussi des locaux insalubres. Et le racisme des chefs ? Et la rémunération des heures supplémentaires ? Holà ! ce n’est plus un tract qu’on va rédiger, c’est un roman…

Primo, encore : « Ma ce n’est pas la peine de raconter toutes ces histoires. Si le patron veut nous faire travailler à nouveau dix heures avec vingt minutes gratuites, c’est pour nous humilier. Ils veulent montrer que les grandes grèves, c’est bien fini, et que Citroën fait ce qu’il veut. C’est une attaque contre notre dignité. Qu’est-ce qu’on est ? Des chiens ? “Fais ci, fais ça, et ferme ta gueule !” Ça ne marche pas ! Nous allons leur montrer qu’ils ne peuvent pas nous traiter comme ça. C’est une question d’honneur. Ça, tout le monde peut le comprendre, non ? Il n’y a qu’à dire ça, ça suffit ! »

Le contenu du tract est trouvé. Je rédige brièvement, sur le coin de la table, ce que Primo vient de dire d’un trait. Lecture. On change deux ou trois mots, version finale : tout le monde approuve. Le tract sera traduit en arabe, en espagnol, en portugais, en yougoslave. J’ai l’idée, fugitive, que ces mots sonnent très fort dans toutes les langues : « insulte », « fierté », « honneur »…2

  1. Marc Bessin et al., 2007. « Le motif de tout conflit est une attente de reconnaissance », Mouvements no 49, p. 145-152. Repris en 2009 dans le numéro spécial « Pensées critiques » de la même revue. []
  2. Robert Linhart, 1981 (1978). L’Établi, Éditions de Minuit, pp. 85-87. []