En y réfléchissant, je suis déjà tombé sur ce fameux1  site qui fait tant parler de lui ces derniers temps, j’ai nommé Refdoc (INIST, unité du CNRS). Au hasard d’une recherche sur internet, pour retrouver une référence ou consulter un article, je ne sais plus. Arrivé sur le site, l’étonnement : c’est présenté comme une base de données de références, mais on se rend vite compte que l’objectif premier est de vendre, qui plus est fort cher, des photocopies d’articles. Un peu énervé et dérouté, j’avais fermé l’onglet et rapidement classé Refdoc quelque part dans le coin de ma tête où se situe la rubrique « Même si ce site remonte dans une recherche sur ton moteur préféré, passe ton chemin sans cliquer. » Je dois donc faire partie de ces milliers de chercheurs qui ne s’étaient pas posé plus de questions que ça à propos de Refdoc. J’avais tort.

Heureusement qu’Olivier Ertzscheid est venu nous secouer les puces ce lundi 1er octobre, en publiant une salutaire et énervée Lettre à l’INIST, qui remet en avant une question qui m’avait échappé (voir plus haut), mais qui n’est malheureusement pas nouvelle. Je cite ci-dessous Rémi Mathis, qui résume fort bien la situation (l’histoire complète étant à lire dans son billet) :

« Une unité du CNRS, l’INIST, vend à un prix démesuré (jusqu’à plus de 50 euros) des articles scientifiques par ailleurs souvent disponibles de manière libre et gratuite. Elle a été condamnée pour ce fait et n’ignore rien de l’illégalité du procédé. Elle continue pourtant, à l’encontre de la volonté de la communauté des chercheurs. Nous appelons à un arrêt de ces pratiques qui vont à l’encontre de l’open access, par ailleurs prêché (à raison) par le même CNRS. »

Ça fait froid dans le dos, hérisse le poil et fait bondir au plafond ! Et puisque les SIC sont interdisciplinaires, ajoutons à l’histoire un peu de droit : Lionel Maurel/Calimaq explique ici très bien que les pratiques de l’INIST posent deux problèmes :

  • D’une part parce que l’INIST vend des photocopies d’articles de revue sans que jamais l’autorisation des auteurs, pourtant requise par la loi, n’ait été demandée. L’INIST sait parfaitement que c’est illégal, mais s’asseoit tranquillement sur la décision de justice et fait comme si de rien n’était.
  • D’autre part parce qu’un certain nombre des articles proposés à la vente par Refdoc est disponible ailleurs en accès libre, notamment sur HAL (autre initiative du CNRS), mais pas seulement. Et que l’INIST se garde bien de le faire savoir à ses potentiels clients.

Faites donc l’expérience : recherchez votre nom dans la base de données Refdoc, et faites le compte. En ce qui me concerne, deux articles, dont un est effectivement disponible sur HAL. On peut même les commander en photocopie couleur (ce qui coûte alors plus cher que le numéro entier de la revue papier…), alors qu’ils sont parus à l’origine en noir et blanc. Magie de l’entourloupe institutionnalisée ! Scandale juridique et scientifique, surtout.

Alors, qu’est-ce qu’on fait ? On ferme son navigateur, on reprend son calame et sa tablette d’argile en attendant que la tempête passe ? C’est ce qu’a l’air de faire l’INIST, qui n’entend pas les chercheurs gronder, et fait de nouveau comme si de rien n’était (ou presque, mais c’est pire). Non, ce qu’il faut faire, c’est retenir les résultats de la recherche sur Refdoc, et demander le retrait des articles concernés ici, sur cette page du site SavoirsCom12. Puis en profiter pour signer la pétition. Et se tenir prêt à montrer à l’INIST de quel bois on se chauffe, au cas où ça ne suffirait pas…

  1. Les Allemands ont un mot particulier pour ce contexte : berüchtigt, qui signifie quelque chose comme « négativement fameux », mais en plus savoureux que notre « tristement célèbre ». []
  2. Poussé par cette vague de soutien à une diffusion large et gratuite des productions scientifiques, on peut aussi en profiter pour lire, et signer, le Manifeste de SavoirsCom1. []

Quelle aventure ! Voici qu’est enfin publiée, aujourd’hui, par Lectures, ma recension du dernier ouvrage de Bernard Miège, L’Espace public contemporain. L’auteur entend y donner une forme achevée à ses réflexions sur ce concept, fondé par Jürgen Habermas au début des années 1960, afin d’en faire un outil utile à la recherche portant sur le monde contemporain. Mais pourquoi une aventure ? C’est surtout de ma faute, et un peu de celle de Miège. De la mienne : j’ai mis (trop) longtemps à lire ce livre. De celle de Miège : c’est péniblement écrit, et (retour de ma culpabilité) j’ai dû m’y reprendre plusieurs fois pour trouver la motivation d’arriver au bout. Or, quand on demande à faire une recension pour Lectures, on s’engage à la faire dans le mois suivant la réception de l’ouvrage, qui est envoyé gratuitement. J’ai mis à peu près cinq fois la durée accordée. Et j’ai rendu un article très (trop ?) long. La rédaction de Lectures a été sympa, et a accepté de le publier, à condition d’en enlever la moitié.

Cette moitié qui manque, elle était importante à mes yeux, mais disons qu’elle ne l’était pas autant que celle qui est publiée ; alors ça va. D’autant que les échanges et corrections par mail ont été très cordiaux et m’ont permis d’améliorer certaines parties du texte. Dans un autre contexte, on parlerait d’une relation gagnant-gagnant. J’ai donc supprimé de l’article une longue introduction résumant les publications précédentes de Miège sur l’espace public. Puis tout ce qui concernait les aspects formels du livre : problèmes de références erronées, ou qui sont appelées dans le texte sans être présentes en biblio, ainsi que des défauts de mise en page qui empêchent de bien repérer les deux interventions extérieures sollicitées par l’auteur.

Manque également un aspect plus éthique. Miège semble en effet avoir adopté une étrange politique, qui le conduit à ne citer que des auteurs avec lesquels il est globalement en accord, tandis que ceux qu’il considère comme ses adversaires théoriques n’ont droit qu’à des sous-entendus délégitimants, qui tiennent plus de l’argument d’autorité que de la démonstration. Il fait ainsi régulièrement allusion à « la » philosophie politique comme ayant une vision par trop limitée de l’espace public — comme s’il n’existait dans cette discipline pas de courants ou d’écoles de pensée différentes. La mention « nombre d’auteurs… » revient aussi fréquemment, sans qu’aucun ne soit cité. Lorsqu’il aborde la question de la fragmentation ou de l’unicité de l’espace public, il indique : « le “nouvel” espace public n’a pas encore donné lieu à des formulations satisfaisantes » (p. 54). Sans indiquer qu’il renvoie ici à un numéro d’Hermès portant ce titre1. Cela est d’autant plus étonnant qu’un des articles que Miège a publiés en 1995 sur l’espace public contenait une critique mordante de ce numéro, et en particulier des articles qu’y signait Dominique Wolton2. Dommage d’avoir réduit cette dimension du débat, qui demeure pourtant pertinente aujourd’hui, à une simple allusion cryptée.

À plusieurs reprises, Miège paraît même tenir pour négligeable de citer ses sources. Ainsi affirme-t-il : « Point besoin de revenir sur la question controversée de l’innovation qui est ainsi engagée et qui est loin d’être achevée, ou de faire référence à la multitude de travaux qui se sont donnés pour but d’aider à s’y retrouver dans le dédale des usages prescrits et effectifs » (p. 130). Et, ce qui pourrait être considéré comme un sommet du genre : « La liste est longue des constats formulés par divers auteurs concernant aussi bien des pratiques individuelles que le fonctionnement d’organisations ou de différents champs sociaux. Qu’il suffise de faire état ici… » (p. 165, suit une liste de phénomènes sans référence). Certes, cette méthode permet d’alléger la bibliographie, et de se passer de notes de bas de page. Mais quelle perte pour le lecteur ! Ce choix est d’autant plus difficile à comprendre qu’on ne doute pas un instant que Miège ait bien lu tous ces auteurs auxquels il ne renvoie pas. Est-ce alors par volonté de contenir le volume de son ouvrage (230 p.) ? Pourtant, nombre de cas auraient pu être tranchés par la mention de deux ou trois ouvrages représentatifs du courant abordé, accompagnées de quelques lignes d’explication. Et s’il avait fallu ajouter cinquante pages pour expliciter en détail quels aspects des conceptions contemporaines de l’espace public il s’agit de conserver ou de récuser, alors le livre aurait pu être cette synthèse que son titre et son introduction laissaient attendre.

D’autant plus que, lorsque leurs auteurs vont dans son sens, Miège n’hésite pas à consacrer quelques pages à l’examen d’écrits sur lesquels il appuie son argumentation. Mais l’embarras s’ajoute à la gêne, quand on constate que ceux à qui il accorde le plus de place, c’est-à-dire cinq thèses de doctorat, présentées au chapitre 1 (p. 36-41), ont toutes été dirigées par lui-même, sans qu’il en soit non plus fait mention. Cependant, et bien s’il s’agisse là d’un comportement bien éloigné du recul, de la précision et de l’honnêteté que l’on serait en droit d’attendre d’une publication de ce calibre, là n’est pas l’essentiel3. L’essentiel réside dans les arguments de Miège pour défendre sa vision de l’espace public, et, je l’espère, dans ceux que je lui oppose.

  1. Dorine Bregman, Daniel Dayan, Dominique Wolton (coord.), 1989. « Le nouvel espace public », Hermès, n° 4, Paris : Éditions du CNRS, en ligne : http://documents.irevues.inist.fr/handle/2042/15096. []
  2. Bernard Miège, 1995. « L’espace public : au-delà de la sphère politique », Hermès nº 17-18, p. 49-62, en ligne : http://hdl.handle.net/2042/15207. Mordante, la critique était également aussi savoureuse que polémique, Miège expliquant dans Hermès en quoi la pensée du directeur d’Hermès était beaucoup trop limitée pour pouvoir prétendre apporter quelque chose de nouveau au concept d’espace public. []
  3. Je viens pourtant de vous l’infliger, comme quoi vous êtes conciliants. []

Je n’ai jamais vraiment prêté attention au magazine Médias. C’est sans doute un tort, pour quelqu’un dont un des objets de recherche est précisément… les médias. Mais ce sont surtout les médias régionaux qui m’intéressent, et Médias n’en parle guère. Surtout, ses couvertures racoleuses, et ses sommaires bien loin de la vision critique que j’en attendais, m’ont toujours rebuté. Pourtant, Médias accueille dans ses pages la revue MédiaMorphoses, éditée précédemment par l’INA, et qui clôt désormais chaque livraison du trimestriel. Ce qui donne une incontestable légitimité scientifique à Médias, mais n’est pas sans poser problème en retour, quand on se penche — enfin — sur la nature de ce magazine.

L’occasion de le faire m’en a été donnée par une conjonction d’événements. D’abord la proposition de participer à un numéro de MédiaMorphoses consacré à la liberté de la presse, et dans lequel j’étais invité à rendre compte de ce que mon travail de thèse avait bien pu faire ressortir à ce sujet, sur le thème des relations entre la presse régionale et ses lecteurs. Court article (quatre pages), mais l’occasion de publier dans une revue dont la cible ambitionne le grand public sans le sacrifier à la qualité du travail1 ne se refuse pas.

L’autre événement, ce sont les déclarations de Robert Ménard qui « comprend sur un certain nombre de points les électeurs du Front National. » Lisant ça le jour où j’envoie mon article à MédiaMorphoses, j’apprends du même coup que l’ancien dirigeant de Reporters sans frontières, connu pour ses coups médiatiques en faveur de la liberté de la presse, a récemment fait l’apologie de la peine de mort et qu’il publie, avec Emmanuelle Duverger, un petit livre intitulé Vive Le Pen !, dont le titre n’est manifestement pas tout à fait pour rire.

Et alors ? Alors il se trouve que Robert Ménard  est directeur de la rédaction de Médias, et Emmanuelle Duverger sa rédactrice en chef. Donc je vais écrire dans un journal d’extrême droite. Comme première occasion de faire de la vulgarisation scientifique de mes recherches, on ne pouvait rêver plus… vulgaire. Passé le haut-le-cœur, je me reprends. Je me suis engagé à faire un article, je le fais (de toute façon il est envoyé). Et puis il paraîtra dans le cahier MédiaMorphoses, qui possède sa propre direction de la rédaction et son propre comité de lecture, bien distinct de Médias. Et, qui sait, Médias n’est peut-être pas si pire que ça ?

Eh bien si. C’est même assez pire, pour tout dire. J’ai reçu le numéro de Médias contenant le cahier MédiaMorphoses contenant mon papier2. En une : Guillaume Durand qui déclare sans rire qu’« on ne souhaite pas que je me mêle de la présidentielle », comme s’il y en avait encore pour croire que Guillaume Durand peut nuire aux puissants alors que son gagne-pain est justement de les servir. Mais qui peut l’affirmer sans crainte d’être contredit au cours d’une interview tout ce qu’il y a de convenue, conduite par Emmanuelle Duverger. Toujours en une : Élisabeth Lévy, fondatrice de Causeur, qui lance : « Le pluralisme est étranger à l’ADN de la gauche. » Quand on lit les propos tranquillement extrémistes de la dame, déroulés sans que ses intervieweurs (Ménard et Duverger, justement) y trouvent à redire, on reste fasciné devant la capacité apparemment sans limite qu’ont les réactionnaires de notre temps d’utiliser une terminologie de gauche à l’exact opposé de sa signification politique.

Vous en voulez encore ? Il y a aussi, dans ce numéro de Médias, une très complaisante interview de Jacques Vergès, menée également par Ménard et Duverger. La chronique de Robert Redeker, dont on se demande comment il peut être philosophe en haïssant autant ceux qui ne lui ressemblent pas. Le Carnet de notes de Philippe Bilger qui, quand il n’est pas totalement creux, est juste insupportable de morgue conservatrice. J’arrête là avant la nausée. À quoi cela sert-il de se ronger les sangs, de toute façon ? Je n’ai pas écrit dans Médias, j’ai écrit dans MédiaMorphoses. Je n’ai pas écrit dans Médias, j’ai écrit dans MédiaMorphoses. Je n’ai pas écrit dans Médias, j’ai écrit dans MédiaMorphoses. Je n’ai pas écrit dans Médias, j’ai écrit dans MédiaMorphoses

  1. Il y a un comité de lecture, et chaque dossier est coordonné et écrit par des universitaires. []
  2. Vous suivez ? J’insiste un peu, mais je ne voudrais vraiment pas que l’on croie que j’ai écrit dans Médias… []

Romeyer Hélène (dir.), 2010. La santé dans l’espace public, Rennes : Presses de l’École des hautes études en santé publique, coll. « communication santé social »Mon article « Construction et orientation du débat public : l’établissement d’un discours dominant sur la qualité des soins à travers les “Palmarès des hôpitaux” », publié dans le livre La Santé dans l’espace public dirigé par Hélène Romeyer, est désormais disponible sur HAL.

Ce texte interroge le rôle des palmarès des hôpitaux, publiés en France depuis 1998, en tant qu’éléments de construction des enjeux du débat public autour de la qualité des soins. J’y examine les conditions de naissance et d’évolution des palmarès à la lumière des relations entre le champ de la santé et celui des médias. Destiné à consacrer une certaine forme d’excellence liée à une rationalité technique et économique, ce type d’enquête est rendu possible par l’établissement de liens privilégiés entre un groupe de journalistes et de médecins qui partagent une vision de l’hôpital conçu comme une entreprise devant avant tout être rentable.

L’analyse détaillée du contenu et des sources du premier de ces palmarès fait apparaître un arrière-plan idéologique bien éloigné de l’idéal de transparence revendiqué par ses auteurs. L’étude de sa réception par la presse de l’époque montre pourtant que le « coup » médiatique a parfaitement fonctionné, puisque ni la méthodologie des palmarès, ni les présupposés qui président à leur élaboration, ni l’évidente proximité de leurs conclusions avec l’évolution des politiques publiques de gestion de la santé n’ont jamais été discutés.

Replacer l’étude des palmarès des hôpitaux dans le contexte plus général des réformes néolibérales conduit in fine à s’interroger sur les processus de mise en place et d’animation d’un espace public partiel (concernant la qualité des soins) et partial (traversé par un discours présenté comme naturel et hétérodoxe, mais orienté en fonction d’intérêts particuliers et dont la vocation est d’imposer une vision dominante).