Nouveaux médias : sous le clic, la déontologie ?

ebdo, nº5, 9 février 2018

ebdo, nº5, 9 février 2018

[Mise à jour du 22 mars : l’arrêt de la parution d’ebdo est confirmée. Pas de tentative de relance du titre: il s’agit de sauver les meubles, soit XXI et 6 Mois. Cf capture dans les commentaires.]

Enfin un peu de temps pour écrire ce billet trop longtemps repoussé, me disais-je hier soir. Un dernier coup d’œil à mon fil Twitter avant de m’y mettre. Et cette nouvelle : « Deux mois après son lancement, Ebdo dépose le bilan ». C’est Buzzfeed qui l’annonce, pour l’instant c’est encore démenti par la direction, mais confirmé par des sources internes. Dans quelques heures ce sera clarifié, et dans quelques semaines on saura si le journal survit. Le peut-il ?

Ebdo était, « sur le papier » (ô ironie de la formule), un des beaux projets médiatiques de cette saison qui n’en manque pas. Sur les réseaux socionumériques, Monkey et Loopsider ont emboîté le pas à Brut, qui se lance à l’international, et Explicite, qui se cherche un modèle économique (on attend les détails d’une formule sur abonnement). En ligne, Le Média veut faire un autre JT, à gauche toute, et AOC entend carrément « participer à la reconstruction de l’espace public et de la démocratie », comme l’a déclaré Sylvain Bourmeau la semaine dernière aux Assises du journalisme. Ceci pendant que, sur le papier donc, Le Nouveau Magazine littéraire s’attelle à renouveler intellectuellement la gauche. À droite, on s’agite aussi : Contre-terrorisme est arrivé en kiosque, RT sur la TNT et La France libre sur le net. Bref, comme je l’ai écrit ailleurs : la conjoncture est difficile, mais les projets sont légion.

Ebdo, le journal qui sonnait creux

ebdo, nº1, 12 janvier 2018

ebdo, nº1, 12 janvier 2018

Certains de ces projets étaient plus prometteurs que d’autres, Ebdo appartenant sans conteste à cette catégorie. Il annonçait, dans son manifeste, « un journal à haute valeur ajoutée », et l’on était tenté d’y croire : n’était-il pas lancé par les fondateurs des revues XXI et 6 Mois, références en termes de reportage et de photojournalisme ? Le désenchantement fut rapide. Dès le premier numéro, le dossier de une sur la SNCF sonnait creux. On peut pardonner une couverture moche (Dieu qu’elle l’était !), mais on veut de l’info ! Or, d’article en dossier, on peinait à en trouver… Thierry Mandon, ancien ministre et directeur de la publication, avait beau, sur les plateaux et lors de la Nuit des idées, à Paris, clamer qu’Ebdo faisait de l’éducation populaire1 et visait celleux qui se sont éloigné·e·s de la lecture des hebdos pour les reconquérir, il suffisait de lire le journal pour se rendre compte qu’on n’y était pas. Pas assez proche de l’actu, pas assez original en magazine, pas assez fouillé dans les dossiers. Malgré un format plaisant, des journalistes pas manchots, quelques idées graphiques, ça tournait à vide.

Et puis, le crash : l’« affaire Nicolas Hulot », grand titre du numéro 5, paru le 9 février. Le dossier qu’il ne fallait pas sortir, malgré les dénégations de Laurent Beccaria. Des faits non caractérisés, des documents de justice non consultés… Un vrai ratage. Et grave : car s’il y a vraiment quelque chose contre Hulot, s’il a vraiment violé une photographe, alors ce papier, semblant sorti à la va-vite pour ne pas se faire griller une exclu et pousser des ventes faiblardes, fait plus de mal que de bien. On ne révèle pas une affaire sans éléments probants. On ne révèle pas un scandale sans en avoir encore dans la manche pour parer aux inévitables attaques. Là, rien. Dans le numéro suivant, une seule justification : on avait l’info, il fallait la sortir, fermez le ban.

La suite est impitoyable : les ventes, relancées légèrement le temps du numéro « affaire », s’effondrent. Le tour de table prévu (et peut-être tenu pour acquis ?) capote. Dépôt de bilan.

Le Média, le JT qui dérape

Et j’en reviens à l’idée de départ de ce billet : parmi les nouveaux médias récemment lancés, et qui promettent tous, d’une manière ou d’une autre, de renouveler le journalisme, on n’est pas toujours très clair avec la déontologie. Tout en s’en réclamant, parfois à cor et à cri. Deux semaines après l’enquête sans éléments d’ebdo, c’est Le Média qui entend donner une leçon de journalisme à toute la profession. Dans une séquence qui a depuis fait le tour du net, le correspondant au Liban Claude El Khal explique le choix du Média ne pas diffuser d’images de la Ghouta orientale, alors sous le feu du régime syrien, car aucune information sourcée et vérifiée ne pourrait venir de cette zone.

Qu’importe si de nombreux reporters, agences de presse et civils font depuis longtemps un travail difficile pour informer sur la Syrie. Qu’importe si le récit d’Abdulmonam Eassa, photographe de l’AFP vivant dans la Ghouta orientale et expliquant son quotidien dans un article poignant, avait été publié dix jours plus tôt et avait été largement partagé, notamment par des journalistes. Qu’importe. Claude El Khal nie tout ce travail et renvoie dos à dos des belligérants de très inégale force au nom du pacifisme. Sur les réseaux socionumériques, puis dans les gazettes, l’affaire a vite tourné vinaigre et les invectives ont fleuri. Sophia Chikirou, fondatrice du Média, y a répondu dans un article et une vidéo ahurissante, à la fin de laquelle elle se fait applaudir par une équipe aussi unanime à l’écran que minée en coulisse par une série de départs.

Il aurait été facile de faire cesser la crise. Puisque Claude El Khal avait proféré quelques énormes conneries, il suffisait de l’admettre et de passer à autre chose. Mieux gérer la sortie/éviction d’Aude Rossigneux, par exemple, et se concentrer sur ce qui fait la force du Média : une autre hiérarchie de l’information, que les confrères commençaient à saluer. Mais non : un mois plus tard, les dirigeants du Média continuent à soutenir mordicus Claude El Khal. Or celui-ci n’a pas agi comme un chroniqueur, un invité, ou même un expert qui n’aurait parlé qu’en son nom2. Claude El Khal a parlé au nom de la rédaction, a dit « nous », et a présenté son papier comme l’explication d’une position commune. En cela, il a sombré dans les ambiguïtés d’une certaine gauche à propos de la Syrie, et Le Média a l’air de vouloir couler avec lui.

Loopsider, la simplification tourne en boucle

Mon troisième exemple remonte à janvier, et au premier succès viral de Loopsider.

Pour l’analyse de cette séquence au cours de laquelle une tentative (ratée) d’ironie de la part de la journaliste Caroline Broué en direction de l’écrivaine Chimamanda Ngozi Adichie est prise pour du racisme, je vous renvoie à André Gunthert. Et à sa conclusion : « L’industrialisation de la conflictualité n’apparaît pas comme un horizon, mais bien comme une limite du journalisme. » Dans le cas de Loopsider et des formats vidéos viraux, la nécessaire simplification, la facilité du clash peuvent avoir un effet (une rentabilité ?) sur le coup, mais on est loin de la refondation de l’espace public voulue par Sylvain Bourmeau. Dans le cas du Média, sous couvert de pacifisme, on alimente une rivalité entre le « eux » (les « médias dominants », corrompus et biaisés) et le « nous », nécessairement vertueux, jusque dans ses aveuglements. Enfin, chez ebdo, c’est la surenchère interprétative qui fait déraper : en créant un conflit là où il n’y a pas (encore) de faits avérés, le journal se fourvoie et perd la confiance de ses rares lecteurs.

Vraiment, nº1, 21 mars 2018

Vraiment, nº1, 21 mars 2018

Alors quoi, faut-il rejeter la conflictualité pour lancer un nouveau média ? Faire du « journalisme de solutions » ? Aujourd’hui 21 mars sort le premier numéro de Vraiment. Un journal qui se veut « apolitique »3 et factuel. Vraiment ? Deux de ses trois cofondateurs sont des anciens du cabinet d’Emmanuel Macron quand il était ministre de l’Économie. Apolitique, donc. Une autre illusion dont il serait bon que les journalistes se défassent. Car si l’exacerbation de la conflictualité cache mal la pauvreté de la pensée, la mise en avant d’une quelconque objectivité n’est bien souvent que le faux nez de l’adhésion au régime de vérité dominant. En matière de déontologie, ce n’est pas tout à fait l’idéal non plus.

  1. L’éducation populaire, mon vieux, ça a un sens. Demander aux lecteurs des idées de sujets, se faire héberger par eux en reportage, c’est cool et « participatif » si tu veux, mais ça n’est pas de l’éducation populaire. []
  2. Après tout, les nombreuses sorties racistes des Zemmour, Finkielkraut & cie ne valent pas décrédibilisation aux complaisants médias qui les invitent. []
  3. Dans l’édito du numéro zéro. []

2 commentaires

  1. Plusieurs discussions sur Twitter à propos de ce billet :

  2. Jeudi 23 mars à midi, la direction d'ebdo confirme l'arrêt de la parution du magazine. Il ne sera apparemment pas tenté de sauver le titre, mais plutôt la société qui l'édite. Car il y a derrière XXI et 6 Mois.
    Ci-dessous la lettre envoyée aux abonnés et postée sur Twitter:
    ebdo, 23 mars 2018, lettre annonçant la fin du titre

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