Où (en) est la critique en communication ?

Où (en) est la critique en communication ?Dans une semaine, je serai à Montréal pour participer au colloque international « Où (en) est la critique en communication ? », dont j’avais diffusé l’appel à communications ici, qui est organisé par le Gricis et se déroule dans le cadre du 80e congrès de l’Association francophone pour le savoir.

Le menu est aussi alléchant que riche : il n’y a que deux jours, et souvent trois ateliers en parallèle… les choix vont être difficiles… Tous les détails sur le programme en PDF ou sur le site du colloque, d’où sont accessibles les résumés de toutes les communications. J’interviendrai pour ma part lundi 7 mai en début d’après-midi, dans l’atelier C consacré à « La communication entre espace public et idéologie ». Voici le résumé de ma communication :

« Espace public » et recherche critique : pourquoi se méfier d’un concept passe-partout
À quoi sert le concept d’espace public aujourd’hui ? Souvent évoqué au détour d’un article ou dans l’introduction d’un ouvrage, il n’est quasiment jamais mis en œuvre en tant qu’élément d’un cadre théorique destiné à l’élucidation d’une problématique. Telle est la fortune contradictoire de ce concept, devenu d’usage si courant qu’il semble fonctionner comme un acquis de la pensée, désignant un invariant dont la définition serait partagée par tous, sans pour autant être utile dans la conduite d’une recherche. Ce paradoxe soulève des questions qui, dans une perspective de recherche critique en communication, sont d’ordre à remettre en cause le modèle hérité de Jürgen Habermas.

Publié en 1962 en Allemagne, L’Espace public1 a très vite suscité maints écrits et débats, faisant le succès d’un concept qui a rapidement essaimé hors du champ scientifique. Les milieux politique et médiatique, notamment, ont été séduits par une vision qui, en considérant l’espace public comme le lieu où les idées circulent afin de construire une opinion publique, les conforte comme seules instances légitimes du débat démocratique.

Mais alors qu’elle devrait justement motiver la prudence des chercheurs, cette réception simplifiée semble au contraire s’imposer à nombre d’entre eux. Dans l’immense majorité des cas où il est mentionné, le concept d’espace public n’est jamais accompagné d’une définition, tout au plus d’une référence à l’ouvrage fondateur d’Habermas. Ce faisant, les auteurs acceptent implicitement le cadre qu’il pose, négligeant ses implications sur leur recherche. Le but de cette communication, issue de mon travail de thèse, est précisément de montrer en quoi la conception habermassienne de l’espace public peut être néfaste pour les recherches critiques en communication, et quelles pistes peuvent être envisagées pour éviter ces conséquences.

L’ambition d’Habermas est d’élaborer une théorie explicitant tous les aspects du fonctionnement de la société. L’espace public en est l’élément clé. Il est d’abord conçu comme un idéaltype décrivant les conditions d’apparition, au 18e siècle en Angleterre, en France et en Allemagne, d’une sphère publique bourgeoise dont la fonction est d’aider la bourgeoisie à étendre au domaine politique la domination qu’elle exerce déjà en matière économique. Mais bien vite, Habermas transforme l’espace public en idéal d’une discussion d’intérêt général fondée sur l’échange rationnel d’arguments — idéal que toute société se doit d’atteindre, mais qui est compromis par l’emprise de la publicité commerciale sur les communications. Si bien que dans le même livre, Habermas passe d’une démarche scientifique, qui consiste à décrire ce qui est, à une posture morale, qui énonce ce qui devrait être. Comment alors parler d’« espace public » sans préciser à quelle conception l’on se réfère ?

Habermas fait le choix de l’idéal contre l’idéaltype. Il limite encore la portée de son travail, en donnant à l’espace public une définition universelle (on y discute de l’intérêt général), unique (il n’y a qu’un espace public formant une seule opinion publique) et médiatique (les médias sont le seul vecteur des débats). Bien que cette conception ne fasse aucune place à la conversation ou à la pluralité des lieux de discussion, elle demeure dominante aujourd’hui. En France, elle est notamment défendue par Bernard Miège, dont les travaux à ce sujet, malgré quelques avancées en terme de fragmentation des espaces publics, prennent essentiellement la forme d’une défense de la posture morale d’Habermas2.

L’espace public habermassien est enfin et surtout le ferment de la Théorie de l’agir communicationnel3, qui se présente comme une philosophie du langage accomplissant le vœu d’Habermas d’une théorie sociale achevée. Or l’agir communicationnel, placé lui aussi sous le signe de l’usage public de la raison, postule que la structure même du langage implique des acteurs en recherche permanente de consensus. Agir communicationnel et espace public habermassiens ont donc pour conséquence première de tenir pour inexistants les rapports de force et les tensions qui innervent pourtant la société. Prêter attention aux phénomènes de conflit, de pouvoir et de résistances ne peut donc se faire, en matière de communication, qu’après un effort épistémologique qui ne se contente pas de prendre pour argent comptant un « espace public » dénué de définition — et donc en mettant à distance la perspective théorique la plus évidente à première vue. Si l’on retourne le choix d’Habermas en préférant l’idéaltype à l’idéal, on trouvera alors dans le programme de recherches proposé par François et Neveu4, dans la vision non normative d’Hannah Arendt5, dans la critique marxiste d’Oskar Negt6 et dans la philosophie du langage de Jean-Jacques Lecercle7, les pistes d’espaces publics dynamiques capables de rendre compte des tensions à l’œuvre dans la société.

  1. HABERMAS Jürgen, 1993 (1962). L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris : Payot, coll. « Critique de la politique », 324 p. []
  2. MIÈGE Bernard, 2010. L’espace public contemporain. Approche Info-Communicationnelle, Grenoble : Presses universitaires de Grenoble, 228 p. Lire ici pour une critique plus développée. []
  3. HABERMAS Jürgen, 1987 (1981), Théorie de l’agir communicationnel (deux tomes), Paris : Fayard, coll. « L’espace du politique », 448 et 480 p. []
  4. FRANÇOIS Bastien et NEVEU Érik (dir.), 1999. Espaces publics mosaïques. Acteurs, arènes et rhétoriques des débats publics contemporains, Rennes : Presses universitaires de Rennes, 326 p. []
  5. ARENDT Hannah, 2002 (1958), Condition de l’homme moderne, Paris : Pocket, coll. « Agora », 406 p. []
  6. NEGT Oskar, 2007 (1972-2001). L’espace public oppositionnel, Paris : Payot, coll. « Critique de la politique », 239 p. []
  7. LECERCLE Jean-Jacques, 2004. Une philosophie marxiste du langage, Paris : Presses universitaires de France, coll. « Actuel Marx confrontation », 208 p. []

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