Les profs qui n’aimaient pas les élèves

Pour un blogueur, le Graal que l’on espère dénicher, ou plutôt l’échalote derrière laquelle on s’épuise à courir, c’est le buzz. Faire parler de soi : le rêve. Pour y parvenir, une bonne recette consiste à surfer sur une thématique à la mode en y ajoutant un brin de provocation encore inédit. C’est parfois extrêmement pénible à observer, mais cela doit certainement être agréable à vivre pour qui cherche à faire gonfler un peu ses chevilles. Le must, c’est de parvenir à faire le buzz sur internet en y crachant sa haine d’internet : cela ouvre immédiatement au blogueur les portes des médias traditionnels, ravis d’alimenter à peu de frais leurs préjugés sans se soucier de l’évidente contradiction que la démarche porte en elle : pourquoi accorder tant d’attention à sa célébrité sur le net, si on le déteste à ce point1 ? Aussi ne pourra-t-on en vouloir à Loys Bonod de se féliciter d’avoir suscité, en quelques jours à peine, 500 000 visites d’un de ses billets, 90 000 « likes » sur Facebook, plus des reprises chez les pure players et dans les journaux papier, parlés ou télévisés. C’est un beau buzz, rien à dire.

Sur le contenu, en revanche, permettez-moi d’être plus circonspect — je suis d’ailleurs loin d’être le premier2. Qu’est-ce qui a en effet valu une si soudaine (mais bien recherchée) exposition médiatique à ce professeur de lettres d’un lycée parisien ? Ce qu’il appelle lui-même une « petite expérience pédagogique », qui plus est « amusante ». Il la raconte dans un billet sobrement intitulé « Comment j’ai pourri le web », publié le 21 mars sur un blog récemment créé, La Vie moderne3. L’idée est simple : convaincu que ses élèves de première se contentent de recopier ce qu’ils trouvent sur internet pour remplir leurs devoirs faits à la maison, il leur a demandé un commentaire composé sur un poème d’un obscur auteur du XVIIe siècle. Mais en ayant pris soin, plusieurs mois auparavant, de « pourrir le web ». Le poète en question, Charles de Vion d’Alibray, étant à peu près inconnu sur internet, il lui a été facile de contrôler les rares informations disponibles en ligne, en introduisant un élément inventé dans la page Wikipédia qui lui est consacrée, en truquant des discussions sur des forums (en se faisant alternativement passer pour un élève posant une question et un prof y répondant), et en diffusant un « pseudo-commentaire » sur des sites qui vendent des corrigés.

Il a évidemment retrouvé bon nombre de ces (fausses) informations dans les devoirs rendus un mois plus tard : « Sur 65 élèves de Première, 51 élèves - soit plus des trois-quart - ont recopié à des degrés divers ce qu’ils trouvaient sur internet, sans recouper ou vérifier les informations », écrit-il. « L’erreur la plus vénielle fut d’utiliser sans discernement les informations de Wikipédia. […] Les erreurs les plus graves étaient en revanche les erreurs d’interprétation, voire de compréhension littérale du poème : des expressions, des phrases et même des paragraphes entiers étaient recopiés sur le net, parfois au mot près, trahissant une incompréhension tant du poème que de la méthodologie du commentaire composé. » Faut-il vraiment s’étonner que des élèves de première, qui plus est en début d’année, aient du mal à comprendre un poème baroque du XVIIe et éprouvent quelques difficultés à produire une « réflexion personnelle » à son endroit ? Il y a quelques années, ils seraient allés au CDI ou à la bibliothèque municipale chercher des infos dans une encyclopédie ou une exégèse, on aurait trouvé ça normal. Aujourd’hui, ils ouvrent leur navigateur et font confiance à Wikipédia, et c’est mal. « Google a pensé pour eux et ils n’ont par conséquent pas compris le sonnet », ajoute le professeur dans un billet ultérieur. Et si c’était l’inverse ? Qu’ils n’aient pas compris le sonnet et s’en soient remis à Google ?

Loys Bonod ne se pose pas cette question. Il préfère en tirer une morale bien à lui : « Les élèves au lycée n’ont pas la maturité nécessaire pour tirer un quelconque profit du numérique en lettres. Leur servitude à l’égard d’internet va même à l’encontre de l’autonomie de pensée et de la culture personnelle que l’école est supposée leur donner. » Mais est-ce bien en les humiliant de la sorte4, et en leur montrant que non seulement internet n’est pas fiable, mais qu’en plus leur prof leur ment, qu’il compte les amener vers une autonomie de pensée ? D’autres « expériences pédagogiques » étaient possibles, comme le notent Jean-Noël Lafargue et Rémi Mathis : partir d’auteurs contemporains (chanteurs, écrivains) pour ouvrir des perspectives rendant abordables des textes « classiques », ou faire des recherches sur cet auteur avant de compléter sa fiche Wikipédia et ainsi d’en découvrir les rouages et d’appréhender les questions de fiabilité de l’information. Cela aurait pu être diablement intéressant, mais ça n’aurait peut-être pas fait le buzz. Or, dans la liste de ses motivations, Loys Bonod cite en premier : « J’ai voulu démontrer aux élèves que les professeurs peuvent parfois maîtriser les nouvelles technologies aussi bien qu’eux, voire mieux qu’eux. » Quel besoin avait-il de le leur démontrer ? Un prof n’est pas là pour prouver qu’il sait mieux que l’élève, mais pour (tenter de) lui transmettre savoir et goût du savoir, non ? Je suis plutôt amateur de canulars, mais les utiliser dans une perspective pédagogique me paraît extrêmement délicat : on apprend en faisant des essais et des erreurs, mais qu’apprend-on en étant trompé par son professeur ?

Loys Bonod, pourtant, est persuadé d’avoir bien fait son travail. Mais les dernières phrases de son billet soulèvent de graves questions. « Ai-je réussi ? Ce serait à mes élèves de le dire. Une chose est sûre : cette expérience a, je pense, marqué mes élèves et me vaut aujourd’hui une belle réputation dans mon lycée. » Si le but était le buzz, c’était effectivement réussi… « Pour ma part je ne crois pas du tout à une moralisation possible du numérique à l’école. » Le numérique serait-il amoral en soi, qu’il faille absolument le remoraliser ? L’école est-elle là pour apprendre à penser ou pour inculquer la morale bourgeoise ? Et le livre, alors, est-il moral, lui ? N’y a-t-il vraiment que de bons livres ? Enseigne-t-on Marc Lévy ou SAS en cours de lettres ? Et puis, qu’est-ce que le numérique ? Le numérique n’est pas plus extérieur à notre quotidien que l’école n’est extérieure au monde dans lequel nous vivons. Il y a du numérique partout, dans nos téléphones et dans l’affichage de l’heure de passage du prochain bus, dans le pré-remplissage des déclarations d’impôts et — incroyable ! — dans l’écriture et la fabrication des sacro-saints livres de papier.

Ou bien serait-ce plutôt internet qui est visé ? Internet vu comme un ensemble monolithique de contenus indignes de confiance. La critique n’est pas neuve, elle est évidemment caricaturale et typique de ceux qui sont bousculés dans leurs habitudes et ne veulent pas comprendre que la pédagogie doit évoluer avec les outils dont elle dispose. Ce qui pousse notre facétieux professeur à conclure : « Et je défends ce paradoxe : on ne profite vraiment du numérique que quand on a formé son esprit sans lui. » Il devrait être ravi d’apprendre que plusieurs cadres très haut placés chez eBay, Google, Apple ou Yahoo! ont décidé de suivre son conseil : ils envoient leurs enfants dans une école primaire totalement dépourvue d’ordinateurs. Comme si le crissement de la craie sur le tableau noir était meilleur pour le développement du cerveau que le cliquetis du clavier. Mais qui doute vraiment un instant que ces enfants-là sauront utiliser un smartphone même avant d’en avoir effleuré l’écran ? On sait très bien, notamment depuis les travaux de Bourdieu et Passeron sur l’école, l’effet que le milieu social d’origine des enfants a sur leur « réussite » scolaire, c’est-à-dire leur capacité à répondre aux injonctions du système éducatif, voire à les devancer5.

Il est certainement possible de profiter du numérique en ayant formé son esprit sans lui, mais cela est réservé aux enfants d’une élite. Pour les autres, deux solutions. Ou on les méprise et on leur prouve leur infériorité en leur montrant qu’ils ne peuvent pas comprendre internet alors que le prof, lui, il peut (na !). Ou on les aide à former leur esprit en utilisant, notamment, le numérique et ses formidables ressources en matière de diffusion, de partage, de création individuelle et collective. Quand il a développé ses principes pédagogiques — c’est-à-dire quand il a confronté ses convictions, ses intuitions et ses lectures avec sa pratique d’instituteur —, Célestin Freinet (1896-1966) s’est saisi des outils de son époque. C’était il y a presque un siècle : pour ouvrir l’école sur le monde, Freinet y faisait entrer les animaux de la ferme, mais aussi l’imprimerie. La découverte par l’expérimentation, la progression par essais et erreurs, l’expression libre, le travail individualisé, le partage à travers les correspondances scolaires, la mise en responsabilité des enfants… est-ce que le numérique empêche de mettre cela en pratique aujourd’hui6 ? De la maternelle à l’université, nombreux sont les enseignants conscients qui, parfois en tâtonnant et en se dépatouillant comme ils peuvent avec les programmes et la bureaucratie, inventent des manières d’enseigner en prise avec leur époque. D’autres, qu’ils soient enseignants, parents ou politiques, veulent croire que l’institution scolaire serait là pour protéger les élèves du monde. Ce sont eux qui tuent l’école.

  1. Bien qu’elle fût manifestement très critiquable, l’action du collectif Livres de papier lancée en 2010 contre les livres numériques avait au moins l’avantage de la cohérence, se manifestant à travers des affiches et un journal. []
  2. Quelques liens : Jean-Noël Lafargue, Le prof taquin ; André Gunthert, Saboter Wikipédia, ou l’école vengée ; Rémi Mathis, Éduquons à l’esprit critique, pas au mépris du travail des autres ; Damien Babet, Pourriture pédagogique. []
  3. Et tant pis pour le beau film de Raymond Depardon, qui portait le même titre mais n’avait pas ce relent de c’était-mieux-avant. []
  4. Il a expliqué aux classes concernées les ressorts de l’arnaque avant de rendre les copies « en les commentant individuellement. » []
  5. Injonctions que Damien Babet résume très bien : « L’école soumet les élèves à des injonctions contradictoires : pensez par vous-même, répétez ce qu’on dit. Prenez des risques, ne vous trompez pas. Apprenez par cœur, ne plagiez jamais. Ces contradictions sont structurelles, inscrites dans les fonctions ambivalentes de l’institution. D’un côté, on impose aux élèves une culture dominante de pure autorité. De l’autre, on leur demande d’entretenir la fiction selon laquelle cette culture est librement choisie, aimée, appréciée comme supérieure par tous. La bonne élève, c’est celle qui a le bon goût de sincèrement aimer Flaubert. » On ne peut sincèrement aimer Flaubert que si l’on a grandi dans une famille où Flaubert est une référence légitime évidente. []
  6. Puisque c’est à lui que je dois la lecture du papier sur les cadres de la Silicon Valley, cet extrait d’un mail reçu de mon père, ancien instituteur : « Freinet aimait et utilisait ce qui était vivant, manipulable, modifiable, coopératif, artistique, physique, actif, imaginatif, manuel, créatif, individuel… pour “simplement” apprendre à lire, écrire et calculer à chaque enfant selon sa faim. Il n’aurait certainement pas placé les élèves devant des ordis et vérifié en passant derrière eux s’ils travaillent bien ! Il se serait vraiment méfié de Google et ses consorts. Je pense qu’il aurait bien aimé le tchat, les logiciels libres, la photo numérique, les SMS, la vidéo, les diaporamas, le tableau interactif, l’intranet, la webcam… et ce dont je n’ai même pas idée. Il aurait ouvert le ventre de ces machines avec les gamins pour voir ce qu’on peut faire ensemble pour grandir avec tout ça, surtout si on est pauvre. Rien que d’y penser ça me (re)donne envie ! » []

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