Ah, si j’avais moins de 28 ans…

Comme l’année dernière, je rentre bredouille de ma moisson de postes de maître de conférences. Mais si ma musette est vide, mon sac à réflexions est plein, et les perspectives pas si bouchées que cela…

Petit bilan des auditions

Le grand rush de printemps est terminé : sur 14 dossiers envoyés, j’ai été auditionné quatre fois… et voici les résultats : comme en 2011, je suis classé trois fois, mais jamais premier. Une fois deuxième, une fois troisième, une fois quatrième. Sur le poste où je suis classé deuxième, je sais que le premier ne se désiste pas. Sur les deux autres, il ne faut pas se faire d’illusions. Bref, j’ai fait mes vœux, mais avant d’avoir communication des résultats finaux (ce sera le 21 juin), je sais que la rentrée 2012-2013 ne me verra pas en poste dans une fac, un IUT ou un IUFM (oui, ça existe encore). Je m’en doute d’ailleurs depuis un moment puisque, comme le veut l’usage, j’ai connu mes classements assez vite. Dans trois cas, on m’a téléphoné : deux étaient officieux, le troisième officiel (appel du président du jury). Dans le quatrième (non classé), j’ai sollicité un membre du jury par mail.

On arrive donc à savoir, mais ça n’est pas toujours simple et, quand les nouvelles tardent, on n’ose pas toujours demander… Quand est-ce que l’Infocom passera à un peu mieux de communication ? La composition des jurys a beau être publique, elle n’est pas pour autant facile à trouver sur les sites des facs — et quand on tombe enfin dessus, c’est parfois pour découvrir un scan tout pourri ou un document Word mal gaulé. Pourquoi n’est-elle pas accessible sur Galaxie ou ailleurs, avec la liste des auditionnés et le classement après audition ? Certes, le président de l’université peut modifier le classement, mais il suffirait d’ajouter l’avertissement de rigueur. Et puis cela permettrait de rendre visibles les cas d’intervention, sans compter qu’on éviterait peut-être que des auditions aient lieu le même jour1… Avec un peu de bonne volonté, on devrait être capables de mettre un peu de transparence dans nos rouages et de wiki-faire aussi bien que nos amis de science politique ou de sociologie, non ?

Revenons à nos auditions. Le point positif de cette histoire, c’est que je n’ai été auditionné que sur des postes dont j’étais vraiment proche des profils — pour les autres, j’étais, disons, moyennement proche (je remplissais la condition secondaire du profil recherche, mais pas l’essentielle, par exemple). Cela confirme, à mon humble avis, l’inutilité de postuler frénétiquement dans l’espoir qu’un rapporteur distrait retiendrait son dossier. Mais cela pose aussi la question des profils trop « fermés ».

La thèse est un exercice d’hyper-spécialisation, d’enfermement sur une petite île de l’immense continent des sciences de l’information et de la communication. Cela dure trois (vous en connaissez vraiment, qui ont fini en trois ans ?), quatre, cinq (mon cas), six ans (ah non ! les instances ne veulent plus !). À la sortie, du regard conquérant de celui qui vient de gravir une montagne, on regarde la liste des postes… et si l’on n’a pas travaillé sur le web 2.0 ou la communication des organisations, qui trustent à peu près les trois quarts des offres, il ne reste guère d’endroits où se présenter. Moralité : faites une bonne thèse, mais ne vous y limitez pas. Trouvez quelques heures de plus chaque jour pour travailler sur un autre sujet — en plus des heures consacrées à l’enseignement et de celles dédiées à votre implication dans des réseaux de recherche ou l’organisation de séminaires et colloques — en espérant pouvoir en tirer quelques publications. Pour ma part, j’ai eu la chance d’avoir fait une licence et une maîtrise potables, qui m’ont fourni les germes de plusieurs articles et interventions en colloque sur des thèmes sensiblement différents de celui de ma thèse.

Autre aspect positif : être classé trois fois dans les quatre premiers, et d’autant plus sur mon domaine de compétences, c’est encourageant (autrement dit : ça montre que je ne suis pas tout à fait un tocard). D’autant plus encourageant qu’il y a beaucoup de candidats (50 à 80 par poste, mais il faudrait enlever ceux qui postulent au petit bonheur la chance) et que la situation de l’emploi dans le supérieur n’a cessé de se dégrader ces dernières années (euphémisme). Il y a encore six ou sept ans, un qualifié de l’année sur deux trouvait un poste au sortir de sa thèse2. Aujourd’hui, il faut plutôt trois ou quatre ans pour décrocher la timbale, tout en se disant que nous sommes une discipline relativement épargnée par rapport à d’autres (demandez donc à un philosophe combien il y a de postes par an, pour rire).

Et maintenant, que vais-je faire ?

Cela étant, c’est bien beau de ne retenir que le côté positif des choses, mais en attendant, coco, t’as pas de boulot. Que faire ? Double question : que faire en « attendant » la prochaine session de recrutement, et que faire pour monter d’une marche dans les classements ? Autant que je puisse en juger, ce n’est pas du côté recherche qu’il y a un manque, surtout que j’ai plusieurs publis dans les tuyaux. Chercher à toute force un post-doc n’est donc pas la meilleure stratégie. De ce point de vue, c’est d’une expérience d’enseignement plus diversifiée (moins orientée sociologie de la communication, si possible avec un passage en IUT) dont j’ai besoin. La réponse est donc : décrocher des charges de cours. Fastoche, me direz-vous : tous les doctorants et docteurs font ça. Et puis tu as déjà enseigné, ce ne sera pas difficile à trouver. Sauf que : décret n°87-889 du 29 octobre 1987 relatif aux conditions de recrutement et d’emploi de vacataires pour l’enseignement supérieur. Je cite l’article 2 :

« Les chargés d’enseignement vacataires sont des personnalités choisies en raison de leur compétence dans les domaines scientifique, culturel ou professionnel, qui exercent, en dehors de leur activité de chargé d’enseignement, une activité professionnelle principale consistant :

  •  soit en la direction d’une entreprise ;
  •  soit en une activité salariée d’au moins neuf cents heures de travail par an ;
  • soit en une activité non salariée à condition d’être assujetties à la taxe professionnelle ou de justifier qu’elles ont retiré de l’exercice de leur profession des moyens d’existence réguliers depuis au moins trois ans. »

Voilà l’article qui, l’an dernier, m’avait déjà empêché de prétendre à des charges de cours. J’avais fait bosser mon syndicat, une amie maître de conférences avait retourné le service juridique de sa fac, et une prof désireuse de m’embaucher avait fait de même dans la sienne pour le même résultat : dans ta situation, mon gaillard, c’est non. Et pourquoi donc ? Parce que je ne suis ni chef d’entreprise, n’ai accumulé aucune heure de travail3, ni ne suis libéral.

Et si je m’inscrivais comme auto-entrepreneur ? Ce statut bâtard serait-il le graal des chargés de cours ? Non plus. Cela a pu marcher au tout début, mais les universités sont désormais tenues de vérifier que cette activité apporte « des moyens d’existence réguliers depuis au moins trois ans ». Doctorants, pensez, en plus de ce qui a déjà été dit, à vous installer comme écrivain public ou jardinier ou garde d’enfants dès le début de votre thèse.

Mais cette année, ma situation a changé. J’ai des heures de travail à revendre, grâce à plusieurs missions de recherche. Plus qu’à envoyer ma candidature… Sauf que : relire l’article 2 pré-cité. Pour être chargé d’enseignement vacataire, il faut exercer « une activité professionnelle principale ». Tout tient dans le terme « principal », et accessoirement dans les dix jours qu’il m’a fallu pour avoir au bout du fil la personne qui m’en expliquerait les implications. L’activité principale, c’est celle qui te fait manger et grâce à laquelle tu vas pouvoir donner des cours à l’université, cours qui constitueront donc ton activité secondaire. Hé oui. Mais mon activité principale, je l’ai exercée… à l’université. Donc elle ne compte pas : l’employeur principal ne peut pas être à la fois l’employeur secondaire. Bon, comme les universités ne communiquent pas entre elles et que j’ai fait toutes mes heures dans la même, il suffit de postuler ailleurs et le tour est joué.

Sauf que : il faut aussi être en contrat avec l’employeur principal au moment où on va donner des cours. Ce qui a été accumulé l’année précédente ne compte pas4. Retour à la case départ : il me faut une activité principale.

McDo vs Éducation nationale

Le décret a beau indiquer que les chargés de cours sont « des personnalités choisies en raison de leur compétence », dans les faits, ce n’est pas ce qui compte. Il y a belle lurette que l’on ne fait plus appel, si cela a jamais été le cas, à des vacataires uniquement pour des cours particuliers, techniques par exemple, où l’expérience de gens du métier est nécessaire. Les vacataires sont surtout là pour boucher les trous du sous-encadrement et maintenir une bonne part des enseignements du supérieur dans une zone grise confiée à des précaires dont le nombre est facilement ajustable (à la baisse, s’entend). Ce que je veux dire, c’est que peu importe le travail, du moment que tu as un contrat qui te fait bosser au moins 900 heures5 dans l’année, c’est OK.

Je vais enfin pouvoir aller bosser à McDo ! Youpie ! Oui, mais on a quand même dit que ce qui me manquait (et, accessoirement, ce que j’ai envie de faire), c’est une expérience d’enseignement. Bonne surprise : s’il faut 900 heures de travail, il n’en faut que 300 d’enseignement ou de formation pour demander une charge de cours. Et voici donc mon début de mois de juin consacré à découvrir les procédures de recrutement de remplaçants dans l’enseignement secondaire public, privé, agricole public et agricole privé. Oui, j’habite en Bretagne, et bien que pur produit de l’école laïque et obligatoire, et puisqu’il s’agit de manger, il ne faut pas négliger l’enseignement catholique. Au fil des rencontres, je découvre une discipline extraordinaire, qui n’existe que dans les établissements agricoles : l’éducation socio-culturelle (voir ici et surtout ). En couvrant les trois domaines que sont l’éducation à la communication humaine, à l’autonomie et à la coopération, l’éducation à l’environnement socioculturel et l’éducation artistique, l’ÉSC est un rejeton des mouvements d’éducation populaire qui devrait être présent partout, dans tous les lycées !

Bref (ça commence à être un peu long, non ?), je postule partout, espérant des cours en, par exemple, BTS communication, mais prétendant aussi, licence oblige, à l’histoire-géographie. Même pour un remplacement de CPE. Même pour un remplacement de documentaliste. Et je commence à tracer un sillon du côté de la formation pour adultes (Chambre de commerce, Afpa, Greta) que je continuer à creuser en rentrant de vacances. C’est ce qu’on avait dit : les deux dernières semaines de juin, au vert. Car ensuite, si jamais j’avais été recruté, il y aurait eu du boulot : préparation des cours, peut-être déménagement. Et puisque je ne suis pas recruté, il y aura de toute façon du boulot : trouver autre chose, le préparer, etc.

Deux questions pour finir

Voilà que j’arrive à la fin (enfin !) de ce billet, et que je n’en ai toujours pas explicité le titre. Si j’avais moins de 28 ans (et que j’étais encore inscrit en troisième cycle), je ne me poserais pas toutes ces questions. Je me contenterais de l’article 3 du décret suscité, et je pourrais donner des cours. Mais je suis un vieux docteur, qui a commencé sa thèse à 30 ans, après une première vie professionnelle, et l’a soutenue à 34. Ce qui m’inspire deux questions :

  1. Pourquoi cette barrière d’âge ? Il suffirait de dire : étudiant en troisième cycle quelque soit l’âge, tu peux donner des cours.
  2. Pourquoi être chômeur n’est-il pas une condition suffisante pour être vacataire ? Faut-il vraiment que je m’épuise à faire un travail pour lequel je ne suis pas formé (enseigner l’histoire-géo à des collégiens, par exemple) pour avoir le droit, mais peut-être plus le temps ni l’énergie (imaginez qu’on me propose un remplacement à plein temps : je refuse ?) de grappiller quelques miettes du travail auquel j’aspire et me prépare depuis cinq ans ?
  1. Mardi 22 mai, Rennes, Grenoble et Besançon auditionnaient en même temps, et j’étais, comme d’autres, convoqué sur deux des trois sites… Ça s’est réglé grâce à la rapide réaction des concernés, qui ont mis en place des auditions par vidéoconférence, mais le mieux aurait tout de même été que chacun puisse se présenter en personne à chaque audition. []
  2. Je ne retrouve plus où je l’ai noté : je suis sûr du ratio, mais pas de la date. Il me semble que ce chiffre avait été donné par Pascal Froissart aux premières journées d’études Parcoursic, en 2007. []
  3. Ancien Ater, j’étais — et suis toujours — demandeur d’emploi indemnisé par mon université d’origine. J’ai donc profité de ce relatif confort (1200 euros nets par mois) pour bien terminer ma thèse, la soutenir dans de bonnes conditions et me consacrer ensuite à l’écriture d’articles et à ma première session de recrutement. []
  4. Sauf dans le cas où on enseignait déjà et qu’on perd son activité principale : on conserve le droit d’enseigner pendant un an supplémentaire. []
  5. D’où vient d’ailleurs ce chiffre de 900 heures ? C’est tout de même plus qu’un mi-temps : la durée théorique de travail annuelle est de 1609 heures en 2003, la durée effective de 1531 en 2004. []

1 commentaire

  1. Et voilà, la fin des misères est arrivée...... et quelle arrivée!
    Avec A.Martine nous avons regardé les photos de ton université , Wahou!
    Hier soir j'ai montré le tout à Claude et Léo. Mon petit tu as ramé et il
    était bien temps que le travail arrive. Et tu vas faire,enfin, ce pourquoi
    tu t'es préparé. Notre vielle France a bien besoin de réviser ses statuts.
    Et dire qu'avec tout ces soucis tu t'es encore occupé du "petit livre rouge"
    Merci , merci du fond du coeur.

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