Ce vendredi 24, je suis à la pre-conference ICA Riding or Lashing the Waves: Regulating Media for Diversity in a Time of Uncertainty, pour présenter le travail réalisé avec Emmanuel Marty et Nikos Smyrnaios sur le recours au financement participatif dans les médias français.

La journée est une coorganisation franco-étatsunienne. De ce côté de l’Atlantique, Sorin Adam Matei (College of Liberal Arts, Purdue University, Chicago). Du nôtre, Franck Rebillard, Francois Moreau et Fabrice Rochelandet, du Labex ICCA (Universités Paris 3 Sorbonne Nouvelle et Paris 13). Elle se déroule à Washington, dans l’impressionnant bâtiment du National Press Club.

Ci-dessous les slides, et ici pour les avoir en plein écran.

The slides are below, and here in full screen.

Financement participatif : les nouveaux territoires du capitalisme (couverture du livre)

Il est sorti ! Après trois ans et demi de recherches sur trois continents, et un beau colloque international de clôture à Metz l’an passé, l’ouvrage Financement participatif : les nouveaux territoires du capitalisme vient de paraître dans la série Actes de Questions de communication.

C’est l’aboutissement du programme de recherche Collab, financé par l’ANR et consacré au crowdfunding dans les industries culturelles. Le programme était dirigé par Vincent Rouzé (Paris 8, Cemti), secondé pour les axes de travail par Marc Kaiser (Paris 8, Cemti), Jacob Matthews (Paris 8, Cemti) et moi-même (Université de Lorraine, Crem). Stéphane Costantini (Paris 13, LabSIC) nous a accompagnés comme post-doctorant. Et nous nous y sommes mis tous les cinq pour diriger l’ouvrage. Tiré du colloque, il reprend des travaux de l’équipe Collab ainsi que des contributions d’autres chercheurs

Au menu : tenter d’aller plus loin que les discours séduisants sur une revitalisation démocratique du financement de la culture. Suffit-il d’en appeler au peuple pour pallier le retrait progressif de l’État et des acteurs industriels ? Les logiques à l’œuvre rompent-elles vraiment avec ce qu’il est bien souvent commode de qualifier d’« ancien monde » ?

« L’idéal de la participation à l’épreuve des logiques capitalistes » : c’est le titre de l’introduction, et c’est en effet tout un programme… (photo Crem)

Financer la culture « sans intermédiaire », en donnant à tous les projets les mêmes chances de réussite: depuis une dizaine d’années, le financement participatif (ou crowdfunding, ou sociofinancement au Québec) est présenté comme le moyen qui permettra à la sagesse des foules de renouveler démocratiquement des industries en difficulté. Au-delà des discours prosélytes et laudatifs, que l’on retrouve aussi bien dans les médias que dans une littérature scientifique dominée par des guides de bonnes pratiques plutôt que par des analyses distanciées et critiques, les textes réunis replacent le financement participatif dans les évolutions contemporaines du capitalisme.

En voici le sommaire complet. Bonne lecture ! Et merci à tou·te·s les auteurs·ices, ainsi qu’au studio Edicom du Crem et en particulier à Rudy Hahusseau pour le suivi éditorial et la mise en pages… en couleurs, s’il vous plaît !

Sommaire

Présentation

  • Loïc Ballarini, Stéphane Costantini, Marc Kaiser, Jacob Matthews, Vincent Rouzé – L’idéal de la participation à l’épreuve des logiques capitalistes
  • Vincent Rouzé – Les plateformes de financement participatif culturel : l’avenir de la culture ?

1. Crowdfunding, communautés et expérience

  • D. E. Wittkower – For Love and Money: Community and the Ethics of Care in Crowdfunding
  • Caterina Foà, Chiara Moltrasio – Crowdfunding and Networked Platforms Exploring Col-labor-ation and Mediation for Value-Creation in Portuguese Crowdfunding Ecosystem
  • Sébastien Appiotti – Les usages du crowdfunding en contexte patrimonial (États-Unis/France). Vers une injonction transverse à la participation ?
  • Christiaan De Beukelaer, Kim-Marie Spence – Cinq perspectives sur l’économie culturelle mondiale

2. Économie politique du journalisme à l’heure du financement participatif

  • Franck Rebillard – Le financement de la presse et de l’information en ligne en France. Évolution et enjeux
  • Loïc Ballarini, Emmanuel Marty, Nikos Smyrnaios – Médias français : le financement participatif au service du pluralisme ?
  • Anne-Marie Brunelle, Michel Sénécal – Financement participatif : un apport significatif pour les médias associatifs et indépendants québécois ?

3. Le financement participatif face aux territoires et au patrimoine

  • Arnaud Anciaux, Philippe-Antoine Lupien – Au-delà du financement et du participatif. Les enjeux hors des objectifs assignés ou revendiqués par les plateformes
  • Gaëlle Crenn – Les territoires du crowdfunding muséal. Attachement patrimonial et rapports au territoire dans les opérations de crowdfunding muséal en France
  • Éric George, Simon Claus – Le financement participatif au Canada. Ce que nous enseigne l’analyse des pages d’accueil des plateformes

4. Crowdfunding : une alternative ?

  • Stéphane Costantini – Le financement participatif en Afrique subsaharienne. Porteur d’alternatives aux modèles dominants ou vecteur de déploiement des plateformes occidentales ?
  • David Z. Gehring – Industry, Values, and the Community Ethos of Crowdfunding within Neoliberal Capitalism. The Economic and Cultural Negotiations of Crowdfunding Campaigns
  • Jacob Matthews – Crowdfunding culturel : « There is no alternative »

Postface

  • David Pucheu – Le crowdfunding ou la glorification de la culture par projets

 

Très heureux d’intervenir ce matin au Regroupement annuel des professeur·e·s documentalistes de l’académie de Reims, à l’invitation de Valérie Scholtès (merci !). Voici ma présentation, à retrouver également ici pour le plein écran

On navigue avec les flèches en bas à droite (ou avec le clavier), d’abord de haut en bas puis de gauche à droite. Vue d’ensemble avec O, retour avec Échapp.

Lecture de vacances : Ouest-France. Petite analyse rapide et sans prétention de représentativité, mais avec de vrais morceaux de colère dedans. Il s’agit du Grand débat national. De la manière dont il va être transformé (utilisé) en décisions politiques — il est déjà, en soi, un acte politique. Celui de travestir une fausse consultation (questions biaisées, règles codifées d’équité balayées dès le départ). Comment Ouest-France s’en saisit-il ?

Dimanche 7 avril. « Le Grand débat révèle les attentes des Français », annonce en une l’édition dominicale du plus diffusé des quotidiens français. En page 2, l’article est titré « Grand débat : des surprises dans la synthèse ». Ah, ils sont forts, à Ouest-France, ou plutôt : ils mettent les moyens pour faire du journalisme. Ils sont allés télécharger les données du débat, les ont analysées, et vont nous en résumer les enjeux. Mais non. Ils ont mieux. Une interview de deux ministres, les « pilotes » du débat, Emmanuelle Wargon et Sébastien Lecornu. Qui déroulent la communication gouvernementale, balaient d’un revers de main une gentille question sur « les réserves exprimées par la présidente de la CNDP », qui a été honteusement débarquée dès le départ. Objectif : préparer l’opinion à la synthèse que le Premier ministre doit présenter le lendemain en direct du Grand Palais. Mission accomplie, avec une page exemplaire de journalisme-passe-plat.

Ouest-France du lundi 8 avril

Lundi 8 avril. La synthèse va être présentée aujourd’hui, elle n’est donc pas encore dans le journal. Juste en une, dans l’éditorial, signé Stéphane Vernay, l’auteur de l’interview de la veille. Appelant à l’avènement du « temps des décisions », et constatant que le Grand débat a été « un formidable exercice de démocratie participative », il reconnaît que les Gilets jaunes ne seront certainement pas d’accord avec les décisions du Président, qui doit se saisir de ce moment pour réaffirmer sa légitimité. Ça va, l’opinion, vous êtes bien préparés ?

Mardi 9 avril. « Ce qui ressort du Grand débat », annonce la une. La page 4 est chargée de répondre à la question « Que retenir de ces deux mois de Grand débat ? » Sera-t-on étonné de découvrir qu’Édouard Philippe est très content et que tout ce qu’il a lu conforte le gouvernement dans son cap ? Même pas. À croire que les Gilets jaunes seraient tous prêts à voter Macron demain. Dingue. Mais ça n’a pas l’air d’interroger Ouest-France.

Cette séquence me laisse pantois. Le Grand débat a duré 3 mois. On en connaissait les failles depuis le début. Il était facile de préparer un dossier même pas forcément critique en diable, mais au moins respectueux du fait que la vérité ne sort pas que de la bouche des ministres, même quand on les a en interview exclusive. À croire qu’Ouest-France, en deux unes, deux pages complètes plus un éditorial, n’avait pas la place pour y caser ne serait-ce qu’un encadré.

Pourtant. Le 8 avril, dans son « Tout s’explique » du jour, le plus long segment de sa lettre quotidienne d’information, Brief.me avait réussi à aborder ce que le gouvernement retient du Grand débat (et pas ce qu’il faut en retenir, nuance de taille), la manière dont les contributions ont été analysées et par qui (jamais expliqué par Ouest-France), et le fait que des chercheurs planchent aussi sur ces données, que des sociologues ont interrogé les participants aux réunions locales et les ont en effet trouvés bien différents et plus Macron-compatibles que les Gilets jaunes des ronds-points, enfin que ces derniers ont organisé un « Vrai débat » lui-même analysé par des chercheurs (coucou les copains du Lerass). Tout ça en 2900 signes (vous êtes à 3600 depuis le début de ce billet).

Tu vois, Ouest-France ? C’est possible. Et c’est du journalisme : précis, sourcé, faisant appel à plusieurs points de vue, et même pas fallacieusement orienté comme ce billet énervé par ta complaisance envers le pouvoir.

Plus de pancartes : le gilet porte, plus que les revendications, les raisons de la colère. Photo Jeanne Menjoulet via Flickr (le 15 décembre à Paris).

Quelqu’un a-t-il eu la présence d’esprit de demander à Jürgen Habermas ce qu’il pense des Gilets jaunes1 ? Parce qu’on a un sérieux problème d’espace public. La grande illusion se lézarde sous nos yeux.

Dans la réception commune du concept habermassien d’espace public, les médias, alimentés en idées fraîches par les habituels sachant-penser, sont censés se faire le miroir du débat sur les questions d’intérêt général. Grâce à la magie de l’échange rationnel d’arguments, émerge une opinion publique qui trouve un débouché politique dans la démocratie représentative — les élus gouvernant en fonction de ce que « le peuple » pense, tout le monde devrait donc être content. Bien sûr, ça ne marche jamais comme ça, et j’ai assez écrit que ce qui me paraît le plus intéressant dans le travail d’Habermas sur l’espace public, c’est le début de son livre, quand il analyse l’espace public bourgeois du 18e siècle en tant que construction historique ayant permis à une classe sociale de faire passer son intérêt particulier pour l’intérêt général. Mais Habermas lui-même abandonne vite cette idée d’un espace public comme lieu de confrontation pour ériger un modèle de processus à atteindre pour mériter l’appellation de démocratie.

Tant que la population est sur une pente plutôt ascendante et peut encore prendre l’ascenseur l’escalier (de service) social, l’illusion de l’espace public consensuel peut fonctionner. À condition d’être entretenue régulièrement par des concessions et quelques augmentations du niveau de vie ou du confort perçu. Ce qui explose aujourd’hui avec les Gilets jaunes, c’est la prise de conscience massive de l’abandon de l’intérêt général pour des intérêts particuliers. Si la personne d’Emmanuel Macron fédère autant contre elle, c’est que le président n’est pas une origine, mais un aboutissement : il est à la fois le continuateur de longues années de creusement des inégalités, à quoi il ajoute l’expression répétée d’un mépris de classe. C’est là que ça coince. Dur. Les Gilets jaunes en ont fait le constat : leur détresse n’est pas relayée, leurs demandes n’ont aucune chance d’être entendues par les moyens traditionnels de la lutte politique (syndicats, partis, élus locaux et parlementaires). C’est donc ailleurs que cela va se passer.

La politique des ronds-points

Chaque mouvement social utilisant les ressources qui sont à sa disposition, c’est d’abord sur les réseaux socionumériques que les Gilets jaunes s’organisent, se parlent, débattent. C’est de la politique, ainsi que l’ont montré, ici et , les collègues du Lerass, à Toulouse, qui ont analysé leurs échanges en ligne. Alors que les médias n’ont, dans un premier temps, vu qu’une révolte (réactionnaire) contre une taxe (écologique), que de nombreux observateurs ont eu beau jeu de dénoncer des revendications disparates et désordonnées tandis que des politiques recouraient au reproche récurrent du recours à la violence, qui serait presque cocasse si la seule réponse d’État à la rue n’était la répression policière et ses dégâts humains, les Gilets jaunes, pendant ce temps-là, faisaient de la politique. Dans leur coin. Sans chef — et sans chercher à s’en donner. Sans numéro de téléphone, sans conférence de presse, sans représentant. De la politique, mais pas comme il faut.

À Bavilliers (Territoire-de-Belfort), le 15 décembre. Photo Thomas Bresson via Flickr.

Ou bien de la politique autrement ? La citoyenneté a de multiples définitions. Il en est deux qui me paraissent intéressantes à confronter en ce cas, et qui renvoient au concept d’espace public. Pour Habermas, la citoyenneté est affaire de normes et de procédures. Il existe des cadres, propres à chaque période historique, dans lesquels le citoyen doit s’inscrire comme on s’inscrit sur les listes électorales. On reçoit l’information, on délègue sa puissance d’agir par le vote, puis on se tait jusqu’à la prochaine élection. Et si d’aventure on n’était pas content, les corps intermédiaires sont là pour faire tampon : associations, partis, syndicats, élus locaux encadrent les mobilisations, transmettent les revendications qui peuvent aussi s’exprimer dans la rue si le parcours de la manif est déclaré en préfecture, mais il est désormais bien connu que ce n’est pas la rue qui gouverne.

Il y a une autre manière de concevoir le citoyen, avec Hannah Arendt (dans Condition de l’homme moderne). Est citoyen celle ou celui qui se lève pour prendre la parole, et qui se faisant prend le risque de s’exposer. C’est la prise de parole qui fait le citoyen. C’est le fait de se lever qui crée un espace public. Sans qu’il soit besoin de respecter une quelconque règle préécrite qui voudrait que l’on ne puisse parler que de ceci et de cette manière-là. C’est bien ce que font les Gilets jaunes depuis un mois et demi, sur les ronds-points et dans les groupes Facebook. Ce n’est peut-être pas parfait, ce n’est peut-être pas exprimé dans le plus châtié des vocabulaires ni introduit dans les bons canaux médiatiques. À vrai dire, une des caractéristiques originales des Gilets jaunes est, au moins au départ, de ne pas avoir recherché d’exposition médiatique. Mais c’est tout aussi légitime qu’un charivari parlementaire, un conseil des ministres ou un débat télévisé.

Le problème étant qu’il faille accepter cette légitimité. Le mouvement des Gilets jaunes va peut-être s’essouffler — il y avait moins de manifestants à Paris le 16 décembre pour l’« Acte V », et les expulsions de ronds-points occupés ont commencé. Cependant, une chose est certaine : les annonces faites par Emmanuel Macron lors de son « adresse à la Nation », dont rien que l’intitulé marque l’inadéquation de la position surplombante, ne changeront rien au profond sentiment d’injustice fiscale qui a servi de déclencheur à cette révolte. Pas plus qu’elles ne recréeront une confiance perdue envers le système politique et les médias, tous deux symboles d’une société qui fonctionnerait sans se soucier du sort ni de la voix de tant de ceux qui travaillent et n’en reçoivent ni revenu décent, ni reconnaissance sociale.

Lectures

Ce billet, trop superficiel à bien des points de vue, avait au départ vocation à archiver quelques références glanées au fil de ces semaines, avant que je me rende compte en allant donner mon humble avis à la télé que l’espace public pouvait être une clé de lecture. Parmi d’autres : il faut essayer d’éviter de plaquer ses obsessions sur tout ce qui bouge… Les voici, par ordre chronologique et sans recherche d’exhaustivité : des chercheurs, des journalistes, et des journalistes qui interrogent des chercheurs.


  1. Majuscules ou guillemets ? J’aime la prudente précision du Monde, qui met des guillemets à « gilets jaunes », mais je choisis la majuscule initiale parce qu’elle nomme un moment singulier, et qu’elle est également marque de respect, dont les porteurs dudit gilet fluo disent tant manquer. []